Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

PatrimoineCrise d'obsolescence

Pas de doute, le patrimoine bâti peut contribuer à l’identité d’une ville. Mais quoi qu’en pensent les connaisseurs, la magie opère mieux quand les citoyens ont voix au chapitre.

Gabrielle Anctil

« ll faut cesser de mettre le patrimoine sous une cloche de verre », affirme Lucie K. Morisset, professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain. Pour elle, il est grand temps de dépasser l’idée selon laquelle la parole de l’expert est la seule valide. Pour illustrer son propos, elle rappelle le sort de la maison Redpath à Montréal, abandonnée dans les années 1980 et démolie en 2014 : « Les experts ont eu beau nous dire “C’est du Queen Anne, c’est important !” la maison a quand même été détruite. »

Pour la professeure, aucun doute : le patrimoine doit servir à dynamiser les quartiers, pour peu qu’on invite les communautés à se l’approprier. « Si on offre un bâtiment qui n’a plus de valeur financière à un groupe qui va l’utiliser à long terme, on offre du même coup un facteur de stabilité à la fois au groupe, au bâtiment et à l’environnement urbain. » Revitalisés par la présence de la communauté, les terrains environnants sont susceptibles de prendre de la valeur, selon elle.

L’idée serait plutôt populaire chez nos voisins du sud. Lucie K. Morisset évoque le village de Roebling au New Jersey, connu pour sa production d’acier, notamment celui qui a servi à construire le pont de Brooklyn. Cette localité à l’économie vacillante a réussi le pari de la revitalisation grâce à l’impulsion de la communauté et à l’ouverture, en 2009, d’un musée consacré à l’histoire du village et de son aciérie. « Les gens qui avaient participé à la création du musée étaient fiers du patrimoine dont ils ont hérité, explique-t-elle, et le bâtiment d’entrée de l’usine, dans lequel le musée a été installé, avait beaucoup plus de chance de survivre. »

Les exemples poussent aussi dans notre coin de pays. La professeure mentionne les bâtiments de la paroisse montréalaise de Sainte-Brigide, devenus un centre communautaire, ou le fameux cas d’Arvida, au Saguenay : « La communauté continue d’occuper les maisons, alors que le lieu est patrimonial. L’effet est que, même lorsque la valeur foncière des bâtiments de la région diminue, celle des maisons d’Arvida reste stable. » 

Je patrimoine donc je suis

Médiathèque André-Malraux, Strasbourg (France), Jean-Marc Ibos Myrto Vitart
Photo: Ralph Hammann

Mais l’importance du patrimoine va bien au-delà de son impact sur l’économie, selon Guillaume Ethier, stagiaire postdoctoral à l’Institut d’études canadiennes de McGill. Pour l’illustrer, il évoque un voyage récent en Espagne au cours duquel il a visité la ville de Bilbao et son iconique musée Guggenheim : « J’étais curieux de voir les gens qui vivaient autour. La façon dont les gens investissent un lieu a un impact sur celui-ci. Un lieu qui reste désert, par exemple, risque beaucoup plus de devenir dangereux. À Bilbao, j’ai constaté que le pari avait été réussi : les alentours du bâtiment étaient vivants, utilisés. » Selon lui, on ne peut pas forcer l’appropriation : « L’amour de la population pour un lieu ne se décide pas. Il faut lui laisser le temps. »

Directeur du Département d’architecture de l’Université de Strasbourg en France et membre de l’équipe de recherche AMUP, qui s’intéresse aux « cultures de l’habiter », le professeur Franck Guénê s’enthousiasme lorsqu’on lui parle du lien entre l’identité et le patrimoine : « Strasbourg est cataloguée comme patrimoine mondial de l’UNESCO, donc en théorie elle est figée. Mais avec la conservation, on garantit aussi une qualité de vie, un bien-être. Quand je me promène à vélo dans la vieille ville, je suis ravi de vivre parmi cette architecture. »

Lucie K. Morisset va plus loin. Non seulement le patrimoine peut-il aider à créer une identité commune, mais il peut aussi contribuer à l’estime de soi des individus. Elle cite un projet auquel elle a collaboré dans un CHSLD d’Arvida, où des personnes âgées étaient invitées à partager leurs récits de vie. « Comme leur parole était associée à un lieu valorisé comme Arvida, elle prenait de la valeur. » Elle souligne la fierté que pouvaient ressentir ceux qui avaient participé à cette histoire aujourd’hui tant célébrée. « Ces histoires, elles font exister », conclut-elle.

Ancien versus nouveau

« La mise en valeur du patrimoine reconnaît la façon dont une communauté donne un sens à un lieu, résume Jacques Lachapelle, professeur et directeur de l’École d’architecture de l’Université de Montréal. Toute transformation du patrimoine doit prendre acte des acquis, de ce qui distingue la communauté. » Autrement dit, il faut intégrer le patrimoine à la mouvance de la ville, parfois même le moderniser. Par contre, les résultats de ce genre d’exercice ne sont pas toujours heureux. « Il faut prendre soin de découvrir les spécificités de chaque projet. La conservation ne peut pas être une recette. Les façades ne sont pas toujours la partie la plus importante d’un bâtiment, mais c’est souvent la seule chose qu’on garde », soupire le professeur.

Il invite à se laisser tenter par « la séduction des ruines », c’est-à-dire la conservation intégrale, « quand le bâtiment le mérite ». C’est d’ailleurs l’approche qui a été empruntée pour le monastère des Augustines à Québec, illustre-t-il : le bâtiment d’origine, demeuré intact, est mis en valeur par l’ajout d’une nouvelle aile.

Franck Guénê connaît très bien les difficultés de marier ancien et nouveau dans une ville comme Strasbourg. « Quand un bâtiment passe au feu, il faut le reconstruire à l’identique », dit-il pour expliquer le peu de marge de manœuvre des décideurs quant à la promotion immobilière. « Les nouvelles constructions sont donc plutôt en périphérie. » Malgré tout, certaines rénovations récentes lui donnent espoir, comme la médiathèque André-Malraux. Celle-ci occupe désormais un ancien bâtiment situé à l’extérieur du centre historique, sur les docks. « Les briques ont été conservées, mais on les a peintes couleur argent. L’architecte exprime ainsi son souci du passé, tout en s’inscrivant dans le présent », résume-t-il.

Bref, on a enlevé la cloche de verre.