Esquisses, vol. 29, no 2, été 2018

Politique de l'architectureLa Suède est de retour

Résidences pour personnes agées Vårdboende Trädgårdarna, Örebro (Suède), Marge Arkitekter
Photos : Johan Fowelin

Figurant parmi les premiers pays à avoir adopté une politique nationale de l’architecture il y a 20 ans, la Suède s’était quelque peu reposée sur ses lauriers depuis lors. Le royaume scandinave vient de reprogrammer son réveil.

Leslie Doumerc

«L’architecture évolue constamment, il n’y a pas de raison que la politique en la matière ne fasse pas de même.» S’il y en a un qui croit dur comme fer au dicton «qui n’avance pas recule», c’est bien Christer Larsson!

En fin observateur de l’environnement bâti depuis plusieurs décennies, le professeur d’architecture à l’Université de Lund reconnaît que le programme d’action pour l’architecture Framtidsformer («Formes du futur»), adopté par le parlement suédois en 1998, a constitué une excellente base pour faire avancer l’architecture à grande échelle. Mais il semble avoir perdu son élan en cours de route: «Les gouvernements se sont succédé, les enjeux de société ont changé, et ce plan est peu à peu tombé en sommeil. Il était temps de le réactiver pour que l’architecture trouve enfin sa place dans le paysage politique.»

Retour vers le futur

La phase de réanimation a débuté en 2009 par la rédaction d’un document de travail énumérant les nouveaux objectifs à atteindre pour la période 2010-2015. Sur cette lancée, le gouvernement a chargé en 2014 Christer Larsson et son équipe d’enquêter sur la politique de l’État en matière d’architecture et de design, puis, l’année suivante, de soumettre des propositions pour que l’architecture s’insère mieux dans l’enjeu désormais crucial du développement social durable.

Pour compléter cette étude, les autorités suédoises n’ont pas hésité à sortir des frontières. Ainsi le Centre norvégien de design et d’architecture a été mandaté pour discerner les acteurs publics et privés qui seraient déterminants pour la mise en œuvre d’une telle politique, tandis que le Conseil des arts danois a produit un rapport sur le rôle de l’art dans la conception de logements de haute qualité architecturale.

Enfin, en 2017, des chercheurs et des praticiens de l’architecture se sont réunis autour de représentants des autorités, de la société civile et du secteur privé pour une série de tables rondes organisées à l’initiative des ministères de la Culture et de l’Industrie. Le but de ces rencontres était de mettre en commun les connaissances et de discuter des efforts que devrait consentir l’État pour jouer un rôle de modèle dans la construction d’habitats durables et de qualité.

Résultat de cette collecte de données: un nouvel objectif national a été formulé par le gouvernement sous la forme d’un projet de loi en février 2018. Sous réserve de quelques changements mineurs, celui-ci devait être validé par voie parlementaire en mai dernier, selon les informations obtenues au moment d’écrire ces lignes.

En dévoilant ce texte, le ministre du Logement et du Numérique, Peter Eriksson, a donné le ton: «Aujourd’hui, on construit en Suède comme jamais auparavant. L’influence de l’architecture, de l’aménagement et du design est maintenant indispensable pour guider notre société dans la bonne direction.» Même si trois ministères principaux (Culture, Logement et Environnement) sont pour l’instant mis à contribution, l’engagement de l’ensemble du gouvernement est souhaité.

Imbrication maximale

S’il devait résumer les 91 pages du projet de loi en deux mots, Christer Larsson parlerait d’«approche holistique». «On savait déjà faire de beaux bâtiments de qualité, ce qui manquait, c’était d’utiliser l’architecture comme un outil au service de la qualité de vie des usagers dans l’optique d’une société durable, égalitaire et plus inclusive. D’où la volonté d’établir des liens entre les enjeux du logement, des migrations, de la numérisation, etc.», explique-t-il.

Directeur de l’urbanisme de la Ville de Malmö depuis plus d’une décennie, Christer Larsson sait de quoi il parle: la troisième métropole suédoise est la deuxième ville la plus cosmopolite d’Europe après Londres. Près du tiers de ses habitants sont nés hors du pays, et on y parle 150 langues différentes! Ravagée par la crise industrielle des années 1990 et ses inévitables conséquences en chaîne (chômage, inégalités, tensions, exclusion et paupérisation), Malmö a été le théâtre d’émeutes dans ses «cités-ghettos». Mais la politique très volontariste de la Ville, mise en place dès les années 2000, porte maintenant ses fruits. Les tensions se sont apaisées grâce à la construction frénétique de logements sociaux au sein de quartiers mieux reliés entre eux. En raison de ses nombreux écoquartiers, Malmö est par ailleurs considérée comme la ville la plus durable d’Europe. Fidèle à cette réputation, elle vise à neutraliser son effet sur le climat d’ici à 2030.

Mêler le durable et le social pour améliorer la qualité de vie pourrait passer par une architecture fondée sur l’empathie. C’est en tout cas le message qu’a voulu diffuser Sveriges Arkitekter, une organisation de 13 500 membres qui représente les intérêts des architectes suédois. En 2017, son Prix du logement a été décerné aux jardins intérieurs d’une maison de retraite. Le jury a fait valoir qu’avec le projet Trädgårdarna, l’équipe de Marge Arkitekter avait eu l’art de dissimuler les nombreuses exigences hospitalières d’une résidence pour personnes nécessitant beaucoup de soins. Tout résident, même malade ou handicapé, peut y avoir accès à la verdure dans la cour intérieure et dans la serre intégrée.

Vision globale

À l’association Sveriges Arkitekter, tout le monde se réjouit de la nouvelle loi qui couronne des années de lobbyisme. «Nous entretenons un dialogue constant avec le gouvernement, alors il est gratifiant de constater qu’il a donné un résultat aussi net. L’architecture va enfin avoir la place qu’elle mérite!» s’enthousiasme Margareta Wilhemsson, directrice des politiques sociales, dont le poste a été créé il y a quelques années pour influencer les décideurs. 

Tout au long du processus d’élaboration de la nouvelle loi, l’organisation a ainsi pu émettre des avis et des propositions. Une des mesures les plus applaudies lui revient: la création du poste de riksarkitekt (architecte national). Inspiré du système du bouwmeester (ou maître-architecte) en vigueur dans les principales villes belges et néerlandaises, l’architecte national aura la tâche de favoriser la cohésion et la coopération sur les enjeux de qualité architecturale à l’échelle du pays. Sa vue d’ensemble lui permettra d’élaborer des directives et des programmes qu’il proposera de concert avec le Boverket (Office national du logement, du bâtiment et de la planification).

«C’est une grande avancée, car en Suède, les municipalités sont très indépendantes, et les régions n’ont pas beaucoup de pouvoir. Désormais, la transmission des connaissances pourra se faire à tous les niveaux, dit Margareta Wilhemsson, qui cite en exemple une des recommandations visant à créer des lignes directrices pour les écoles et les garderies dans l’ensemble du royaume.

Moins frileux

Dans cette vague de renouveau, il faudra veiller à ce que les «petits» architectes ne restent pas sur la touche. C’est du moins ce que souhaite Anders Berensson, qui a monté son agence à Stockholm il y a 12 ans. «Nous n’avons pas vraiment notre mot à dire dans la planification de nos villes. Souvent, les municipalités décident de tout et les architectes arrivent à la dernière étape, juste pour construire.» L’architecte a remarqué que, depuis sa sortie de l’école en 2001, ce sont presque toujours les gros entrepreneurs qui raflent la mise dans les projets urbains. Il espère que les pouvoirs publics joueront vraiment leur rôle de modèle en favorisant des concours ouverts pour laisser la chance aux petites agences de s’exprimer et, surtout, d’expérimenter. D’autant plus que, sans cette saine concurrence, l’émulation est plus rare. «En général, les architectes suédois ont un peu tendance à adopter la recette d’Ikea. Ils observent ce qui se fait de bien ailleurs et le reproduisent avec les moyens et matériaux locaux. Cela donne des produits bien construits à des prix attractifs, mais sans grande innovation.»

En revanche, selon lui, la qualité architecturale pourra compter sur un vieil allié: la solide culture du logement en Suède. Comme dans le reste de la Scandinavie, la tradition est au hygge, qu’on pourrait grossièrement traduire par «cocooning» pour désigner ce besoin de réconfort lié aux froids et sombres mois d’hiver. «Le chez-soi est primordial pour les Suédois, qui y investissent beaucoup pour s’y sentir bien. Il y a beaucoup d’émissions télévisées sur le sujet, et l’État offre de bonnes déductions fiscales pour rénover sa maison. La notion de chaleur est très importante, ce qui incite à trouver des solutions énergétiques efficaces», dit l’architecte, qui avoue parfois frissonner lorsqu’il séjourne dans des habitations pourtant plus au sud de l’Europe!

En somme, tous les éléments semblent réunis pour raviver la flamme. Il ne reste qu’à tisonner le feu.

 

Les grands principes du projet de loi

• La durabilité et la qualité ne sont plus soumises à des considérations économiques à court terme.

• Les connaissances en architecture et en design sont diffusées auprès du grand public.

• Le secteur public agit de manière exemplaire.

• Les valeurs historiques, esthétiques, artistiques et culturelles de l’architecture sont mises de l’avant.

• Les environnements sont conçus pour être accessibles à tous.

• La coopération et la collaboration entre les acteurs du monde de la construction sont favorisées sur les plans national et international.