Esquisses, vol. 29, no 2, été 2018

Adaptation et résilience climatiquesPrévoir l'imprévisible

Inondation à Montréal en 2017
Photo : Fred

Au Québec comme partout ailleurs, les changements climatiques forcent les architectes à modifier leurs pratiques. Zoom sur l’innovation par l’adaptation.

Annick Poitras

«Aussi solide que le roc ! » Voilà comment était qualifié le pergélisol il y a 30 ans, se rappelle l’architecte Alain Fournier, associé fondateur d’EVOQ Architecture et spécialiste des projets réalisés au nord du 55e parallèle. À preuve, dit-il, « les fondations du premier bâtiment que j’ai construit dans l’Arctique en 1986 [l’aérogare et station d’information de vol d’Iqaluit] sont assises sur le pergélisol ».

En raison de la fonte du pergélisol qui s’accélère à certains endroits dans le Grand Nord, ce bâtiment aurait bien pu s’enfoncer et subir d’importants dommages structuraux. Coup de chance, ça n’a pas été le cas. Mais c’est un pari que l’architecte ne prendrait plus. « Aujourd’hui, on traverse le pergélisol pour appuyer les fondations des bâtiments sur le roc. »

Les temps changent. Au Québec, les changements climatiques provoqués par le réchauffement de la planète entraînent plusieurs phénomènes qui menacent les bâtiments: froids et canicules extrêmes, cycles gel-dégel, verglas, orages, tornades, grandes marées, érosion, débordement des cours d’eau, inondations… Sans compter ceux qu’on ne connaît pas encore.

Dans le Grand Nord, Alain Fournier ajuste sa pratique afin d’amoindrir l’effet des cocktails météo. Par exemple, au moment de la conception, il tient compte de l’évolution des données sur la direction des vents dominants et l’accumulation de la neige, qui est plus dure qu’au Sud. « Nous planifions par exemple l’emplacement des portes et des vestibules afin d’éviter que deux mètres de neige n’empêchent les occupants de sortir après un blizzard », illustre-t-il.

L’adaptation passe aussi par l’écoute des Inuits et des gens des Premières Nations, poursuit l’architecte. « Leur savoir traditionnel est très important pour comprendre les changements en cours et leurs conséquences sur le territoire. »

En mode réaction

Il en va autrement au Sud, où « on est encore le plus souvent en mode réaction », constate Catherine Dubois, stagiaire postdoctorale au Centre de recherche en aménagement et développement de l’Université Laval. « Bien que les architectes s’intéressent à la question des changements climatiques, ça ne fait pas partie de leurs préoccupations principales, car le respect du budget demeure l’enjeu numéro 1 pour leurs clients. »

En revanche, lorsqu’un endroit est directement touché par une catastrophe naturelle, « tout le monde tend à se mettre en mode prévention », dit la chercheuse. Par exemple, elle remarque un éveil réel dans l’Outaouais et dans l’Est-du-Québec, des régions particulièrement frappées par des inondations ou des tempêtes causant l’érosion des côtes. « Dans les zones menacées par les crues des cours d’eau, les architectes peuvent penser à surélever les bâtiments et leur boîte électrique, et si un sous-sol est nécessaire, le concevoir avec des matériaux qui sèchent rapidement. En bord de mer, ils peuvent envisager de construire sur pilotis », explique Catherine Dubois, qui étudie les impacts des changements climatiques sur les bâtiments et l’aménagement depuis sept ans.

Viser une meilleure résilience

Elle n’est pas seule à labourer le terrain. Chantal Saucier, architecte au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), a dirigé la rédaction d’un document qui, à sa connaissance, constitue le premier guide général d’adaptation des immeubles aux changements climatiques au Québec.

Intitulé Changements climatiques : vulnérabilité et adaptation des immeubles (MSSS, 2017), le rapport énumère 13 aléas climatiques, incluant des phénomènes météorologiques violents, pouvant affecter la durabilité des matériaux, augmenter la probabilité de dommages majeurs ou compromettre l’environnement intérieur d’un immeuble. Élaboré au départ pour assurer la santé et la sécurité des usagers du parc immobilier du MSSS, son contenu vaut pour les autres domaines d’activité. « Ces constats et recommandations peuvent servir à tous les propriétaires ou exploitants d’immeubles », assure Chantal Saucier.

Basé sur les plus récents scénarios d’évolution climatique d’Ouranos, un consortium québécois sur la climatologie régionale, ce rapport est une mine d’or pour les architectes, qui, à défaut de pouvoir prévoir l’imprévisible, peuvent du moins tenter d’anticiper certains effets connus. Parmi ceux-ci figurent l’augmentation du contenu en eau de la neige, les cycles de gel-dégel, les îlots de chaleur urbains, les inondations, les sécheresses et canicules et les glissements de terrain.

Chantal Saucier et son équipe ont analysé les impacts de ces aléas sur les composantes d’un bâtiment et proposent des mesures d’adaptation applicables à des constructions existantes ou futures. Par exemple, planter des arbres et verdir les toits pour lutter contre les îlots de chaleur et les canicules; surveiller les toits qui peuvent souffrir de l’augmentation du contenu en eau de la neige; renforcer les supports et revêtements de murs extérieurs et de toiture pour augmenter leur résistance aux vents violents; privilégier des matériaux facilement nettoyables ou remplaçables dans les sous-sols à risque d’être inondés.

Pour Catherine Dubois, le seul réel pouvoir devant l’imprévisibilité des changements climatiques est de les anticiper. «Pour éduquer la population et leurs clients, les architectes et les spécialistes de l’aménagement peuvent utiliser leur créativité pour réaliser des représentations visuelles de quartiers ou de bâtiments dans différents contextes climatiques.» Une image vaut mille mots…

 

Surveiller pour mieux prévenir

Nul doute qu’à l’ère du développement durable, il est désormais essentiel de tenir compte des changements climatiques dans l’entretien et la construction des bâtiments.

Annick Poitras

« La longue vie utile des bâtiments et l’importante dépense qu’ils représentent imposent une planification rigoureuse qui doit inclure ces nouvelles variables », affirme l’architecte Chantal Saucier, du ministère de la Santé et des Services sociaux.

« Le monitorage de la performance des bâtiments dans le contexte des changements climatiques est vital, car il permet de compiler et de partager des données qui faciliteront l’adaptation tant au Nord qu’au Sud », renchérit l’architecte Alain Fournier d’EVOQ Achitecture. Or, ajoute-t-il, cet aspect est déficient au Québec.

La chercheuse Catherine Dubois, de l’Université Laval, fait le même constat : « Il n’y a pas de suivi annuel officiel des impacts des changements climatiques sur le cadre bâti. » De plus, selon Daniel Pearl, professeur agrégé à l’École d’architecture de l’Université de Montréal et architecte associé de L’ŒUF, le Québec et le Canada traînent de la patte en ce qui a trait à l’analyse comparative des bâtiments, qui permet de mesurer leurs dépenses énergétiques et leurs émissions de gaz à effet de serre (GES).

Aux États-Unis, une douzaine de villes dont New York et Chicago exigent que les propriétaires de grands immeubles rendent publique leur consommation annuelle d’énergie, explique-t-il. « Cela incite les propriétaires à favoriser des bâtiments moins énergivores. » Au Canada, seul Toronto a adopté une stratégie en ce sens. Vancouver y songe, et Montréal « est très loin de ça ».

La consommation totale d’énergie des maisons et des bâtiments au Canada représente près du quart des émissions de GES, rappelle Daniel Pearl. C’est pourquoi depuis 2015, le Conseil du bâtiment durable du Canada (CBDCa) appuie plusieurs groupes environnementaux et professionnels du bâtiment dans l’élaboration d’un cadre commun d’analyse comparative énergétique. Le principe fondamental est que, pour réduire la consommation d’énergie des bâtiments, il faut d’abord la mesurer.

Selon le CBDCa, un tel cadre national favorisant l’uniformité et la transparence des données guiderait les décideurs, les constructeurs et les propriétaires immobiliers dans l’adoption de cibles de réduction de la consommation énergétique et des émissions de GES. Cette proposition a été transmise au gouvernement fédéral en 2016. Histoire à suivre.