Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

AngleterreL’art de rebondir

Millenium Park, Saint-Hélier, Jersey, (Royaume-uni), Burns + Nice. Photo: Man vyi

Les pouvoirs publics britanniques ont toujours eu un penchant pour les projets architecturaux bien pensés. Mais à l’heure des mesures d’austérité, impossible d’aimer sans compter, et la Commission pour l’architecture et l’environnement bâti (CABE) en a fait les frais. Comment maintenir une certaine qualité quand les subventions filent à l’anglaise ?

Leslie Doumerc

 

Un endroit où il fait bon vivre. » C’est ainsi que les résidents de l’ancien village des athlètes près du Parc olympique de Londres qualifient leur quartier, berceau de 2800 nouvelles habitations – dont un quart de logements sociaux – et pourvu de commerces, de parcs, d’installations sportives et, bientôt, d’une université et d’un musée. Difficile de croire qu’il y a encore à peine 10 ans, le lieu figurait parmi les moins fréquentables de la capitale ! Si Londres a réussi à tirer son épingle du jeu, elle le doit en bonne partie à la CABE. Dès la candidature de la Ville pour accueillir les Jeux olympiques de 2012, remportée en 2005, cette commission a orienté les projets de développement des infrastructures à long terme.

Hélas, l’organisme n’a pas eu la chance de savourer son succès. En 2011, la crise fait rage en Europe, et la CABE se voit enlever toutes ses subventions étatiques. « Cette fin soudaine est arrivée un peu par accident. Le gouvernement reconnaissait le bon travail de la commission, et ce n’était pas dans ses intentions de l’annihiler, mais sous la pression budgétaire, elle a pâti d’une coupe de dernière minute », se souvient Matthew Carmona, architecte et professeur à la Bartlett School of Planning, située au cœur de Londres. Pour lui, comme pour tous ceux qui ont collaboré au projet depuis sa création en 1999, cette annonce est vécue comme un coup de massue. Sonnés sans s’avouer K.O., des acteurs du monde de l’architecture britannique commencent alors à réfléchir à de nouvelles stratégies : comment se relever et continuer à « injecter l’architecture dans les veines de la nation », comme le rêvait sir Stuart Lipton, le premier président de la CABE ?

Vaste défi que de combler le vide laissé par une structure qui a mis au point pendant 12 ans toute une série d’outils pour favoriser la qualité architecturale des projets de construction financés par des fonds publics (voir Esquisses, printemps 2010, « La clé anglaise »). La CABE a notamment analysé et révisé plus de 3000 projets d’architecture, en vue de conseiller les donneurs d’ouvrage dès les premières étapes de la conception. Comme elle était soutenue à 100 % par le gouvernement travailliste de Tony Blair, son budget n’a cessé de croître, passant de 1 à 21 M$ CA au fil des ans. Mais malgré des résultats probants pour un coût qui paraît raisonnable (4430 $ CA en moyenne par examen de projet), ses critiques et recommandations ne lui ont pas valu que des amis.

Dans l’essai « L’architecte au service du politique ? Construction scolaire, politique et idéologie en Angleterre du New Labour à la Coalition (1997-2012) », Françoise Granoulhac remarque qu’à partir du changement de gouvernement, en 2010, les relations entre les pouvoirs publics et le milieu de l’architecture se sont considérablement dégradées. Elle cite des éléments déclencheurs comme l’abandon du programme Building Schools for the Future et les déclarations controversées de Michael Gove, secrétaire d’État à l’Éducation, qui a reproché aux architectes d’« écrémer » l’argent qui aurait pu être injecté directement dans l’enseignement. « Les architectes ont le sentiment d’être définitivement mis sur la touche et ne manquent pas d’ironiser sur ces anciens élèves des écoles publiques, éduqués dans des bâtiments à l’architecture souvent remarquable, qui dénient toute importance au cadre d’enseignement », écrit-elle.

 

 

Regénération de South Quay, Hayle (Royaume-uni), Filden Clegg Bradley Studios. Photo: Matt Timbers
Sauver les meubles

En réalité, le projet CABE n’est pas stoppé net, mais intégré à un organisme qui conseille le gouvernement britannique en matière de design, le Design Council. Pour s’assurer de garder une trace du travail accompli, ce dernier s’est empressé de répertorier et de consigner tous les examens de projets réalisés par la CABE, afin de les rendre accessibles au public sur simple demande. Depuis, le Design Council a produit un manifeste, « Designing a better Britain », et un guide recensant 250 consultants BEEs (pour Building Environnement Experts) à qui l’on peut faire appel pour encadrer un projet de construction ou pour obtenir de la formation spécifique. Reste que l’esprit CABE n’est plus vraiment là : hier un service public assuré par une structure indépendante et offert gracieusement par l’État, les examens préliminaires de conception sont aujourd’hui payants et délivrés par un large éventail de fournisseurs.

En 2013, les tensions politiques se dissipent un peu, et Ed Vaizey, ministre de la Culture, des Communications et des Industries de la création, invite l’architecte renommé Terry Farrell à réfléchir sur une série d’orientations pour guider l’Angleterre vers une meilleure qualité architecturale. Un an plus tard (fin mars 2014), sort la « Farrell Review », qui comprend 60 recommandations compilées auprès d’un panel de personnalités influentes du secteur, dont le designer Thomas Heatherwick, le philosophe Alain de Botton et l’architecte Alison Brooks. Au moment de la présentation du rapport, Terry Farrell a regretté que les attentes du public en matière de bâtiments de bonne qualité soient assez basses et que les architectes n’aient pas assez de poids pour changer le statu quo.

Aussi propose-t-il en amont une véritable révolution du système de planification pour le rendre proactif plutôt que réactif. L’approche anticiperait les problèmes auxquels sont confrontées les villes anglaises, comme la pénurie de logements ou la sensibilité aux inondations. Par exemple, les bâtiments et rues existants pourraient être réévalués, et les citoyens pourraient se prononcer sur les propositions de planification lors de « salons urbains ». Ainsi, tout un chacun aurait la possibilité de s’impliquer davantage dans la qualité de son quartier. « Je pense qu’il y a un énorme intérêt, mais que les gens manquent simplement de vocabulaire pour s’exprimer sur le sujet. Ils passent donc à côté du débat », a déclaré Farrell en 2014 sur la plateforme d’architecture Dezeen. ‘

 

Faire sa place

Pour asseoir cette vision collaborative, le rapport Farrell préconise un forum qui regrouperait les acteurs du milieu capables de faire pression sur les hauts échelons politiques. Ainsi, deux fois par an, les Big Meets suscitent l’intérêt d’une centaine de personnes ou organismes qui s’attellent à prouver que la qualité architecturale a des impacts positifs à court et long terme et mérite d’être soutenue.

De ces rassemblements est né Place Alliance, un mouvement assez informel et horizontal, basé sur le volontariat. Appuyé financièrement par des dons privés, des universités ou des instituts professionnels, le collectif n’a en revanche aucun lien avec le gouvernement. Mais à terme, l’étape ultime serait d’établir un nouveau conseil indépendant, dont le statut par rapport à l’État serait similaire à celui de la BBC, de la Banque d’Angleterre, du British Council ou encore des universités britanniques.

En deux ans d’existence, Place Alliance a déjà adressé une note de recommandation au comité de la Chambre des lords qui planche sur une politique nationale en matière d’environnement bâti, a produit un manifeste et compilé un guide présentant des réalisations architecturales exemplaires.

Selon Matthew Carmona, quatre années après la fin de la CABE, les Anglais bénéficient encore des effets positifs du travail colossal réalisé. « Ce n’est pas une raison pour relâcher la pression. Nous n’essayerons pas de réinventer le passé, mais de saisir cette occasion pour prendre du recul, nous inspirer des succès et éviter les erreurs. La mission demeure la même, soit rappeler au jour le jour l’importance d’une bonne qualité architecturale, un principe avec lequel tout le monde est d’accord, mais que tout le monde oublie très vite dès que l’aspect économique entre en jeu. »

On connaît la chanson !

 

CABE en quelques chiffres

• 12 années d’existence

• 38 employés à l’interne et plus de 700 collaborateurs au fil des ans

• Plus de 3000 projets architecturaux examinés

• 4430 $ CA en moyenne par rapport

• 85 % des autorités locales ont demandé l’expertise de la CABE et 70 % ont suivi ses avis

• 180 villes aidées à élaborer des stratégies pour les espaces verts

• 350 Green Space Leaders formés au sein des autorités locales

• 325 000 écoliers touchés par les programmes d’éducation