Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

Clyde River, Île de BaffinTraditions, connaissances et adaptations

Une cabane située à 14 km au nord-est de Clyde River.

Lors de son voyage d’études dans l’Arctique canadien, à l’automne 2015, la lauréate de la bourse du Collège des présidents 2014-2015 a côtoyé un peuple doté d’une formidable capacité d’adaptation.

Texte et photos : Émélie Desrochers-Turgeon*

 

Clyde River — Dans l’étendue de la toundra, l’action des vents qui balaient la neige cause d’énormes accumulations autour des bâtiments. Pour assurer l’accès à leur entrée, les résidents des maisons préfabriquées bâtissent d’ingénieux déflecteurs de vent, des murets de protection ou des porches.

En rencontrant les autorités locales de Clyde River, on constate qu’elles n’ont aucune influence sur l’emplacement et l’architecture des futures maisons. C’est la Société d’habitation du Nunavut qui prend les décisions. Les principes de planification reprennent le modèle de la banlieue, où les maisons sont orientées vers la rue, sans égard à la course du soleil, à la vue, aux vents dominants et, surtout, à l’avis de la communauté.

Clyde River, sur la côte est de l’île de Baffin, compte 1060 habitants. Le village a été fondé en 1923 sur la rive est de la baie de Patricia, avec le premier poste de traite des fourrures de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Il a ensuite été relocalisé sur la rive ouest de la baie dans les années 1970.

Au cours du siècle dernier, comme la plupart des communautés de l’Arctique canadien, Clyde River est passé d’un mode de vie nomade à un régime technique et bureaucratique, géré par des structures gouvernementales. Le contraste entre les deux conceptions du territoire est flagrant. Alors que les Inuits y ont déjà des intérêts sociaux et des activités économiques, les Euro-Canadiens voient dans le territoire un espace vierge à développer. Souvent peu à l’écoute des réalités locales, les architectes mandatés par divers organismes, dont la Société d’habitation du Nunavut, continuent de recourir à des concepts et des valeurs propres au Sud.

Ainsi, le design des maisons ne tient pas compte du mode de vie des habitants, qui s’appuie sur la chasse et la pêche. Dans un environnement où la nourriture importée est dispendieuse et les emplois rares, ces activités sont cruciales pour survivre et maintenir les liens traditionnels avec le territoire. Or, il faut de l’espace pour fabriquer, entretenir et entreposer les équipements nécessaires. Il en est de même pour la préparation, la conservation et la consommation du gibier et les activités d’artisanat qui en découlent.

Les habitations souffrent par ailleurs de problèmes récurrents : isolation insuffisante, fondations fissurées, manque de ventilation, éléments architecturaux ne résistant pas aux vents... Mal adaptées aux grandes familles des Inuits, elles sont pour la plupart surpeuplées. À Clyde River, une personne sur dix est en attente d’un logement.

 

 

Flexibilité

Des qamutik, traîneaux dont la structure de bois liée par un système de nœuds permet de fléchir et de s’adapter au terrain.

Les habitants de Clyde River possèdent une connaissance fine de leur environnement et des stratégies pour bien y vivre. Par exemple, il existe des règles très précises pour déterminer l’emplacement de la porte d’un iglou afin que celle-ci ne s’obstrue pas lors de tempêtes, mais ces règles ne pas absolues. Les principes en jeu sont sentis, propres à un lieu, intuitifs, testés et adaptés. Ainsi, ce sont les vents, plus que les quatre points cardinaux, qui servent de repères pour orienter une habitation, trouver son chemin dans la toundra, prédire le temps ou encore connaître l’état de la mer.

En l’absence de routes, c’est la glace (siku) qui sert de lien entre les communautés et le territoire. On s’y déplace en qamutik, un traîneau dont la structure de bois liée par un système de nœuds lui permet de fléchir et de s’adapter au terrain. Sans cette souplesse, le traîneau serait détruit au contact de la surface glacée ; une métaphore de la vie dans cet environnement.

Ici comme ailleurs, les changements climatiques représentent un autre facteur d’adaptation. La fonte du pergélisol, qui rend le sol instable par endroits, constitue un défi de taille pour la fondation des bâtiments. Selon les habitants, le système des cribs, soit l’empilement de planches de bois, est de loin celui qui offre les meilleurs résultats. Il est simple, abordable et facile à ajuster en fonction des fréquents mouvements du sol. Les systèmes plus modernes, constitués de vérins à vis et de pieux, sont pour leur part très coûteux et difficilement ajustables.

 

 

Réutilisation

Détails de fenestration et de parement extérieur d’une cabane

L’enfouissement des déchets n’étant pas possible une grande partie de l’année, les ordures ménagères sont brûlées quotidiennement. Cela dit, les communautés du Nord sont remarquables en ce qui a trait à la récupération. Par exemple, lorsque de nouveaux bâtiments sont construits, les matériaux en surplus et les retailles sont utilisés dans d’autres constructions. De cette récupération est issu tout un réseau d’ateliers, de garages, de sentiers, de ponts et de remises. Une multitude d’objets (motoneiges, véhicules tout-terrain, moteurs, bois, métaux, os, qamutik, conteneurs) jonchent le sol dans les villages. Ces pièces ne sont pas considérées comme des déchets, mais bien comme des matériaux en réserve, qui seront tôt ou tard réutilisés. C’est dans ces paysages hybrides que l’on trouve le plus d’activités, de gens au travail, d’artisans et d’exemples d’entraide, tous des éléments qui caracté-risent la microéconomie de l’Arctique. Les incessants travaux de construction qu’on peut y observer constituent une culture, un espace social, en somme, un mode de vie.

 

Expression et nomadicité

En dehors du village, les Inuits bâtissent des cabanes à proximité des lieux de chasse, de pêche et de cueillette. Certaines ont été transportées sur des qamutik et d’autres, construites sur place. Malgré les ressources matérielles limitées, leurs propriétaires parviennent à improviser des pièces de quincaillerie pour rendre ces constructions complètement autonomes. Tout est prévu : protection contre les ours polaires, production d’électricité ou encore incinération des déchets. Leur évolution organique au fil des rénovations et des améliorations raconte l’histoire de leurs habitants. Un pied de nez à la crise du logement !

 

* Lauréate de la bourse du Collège des présidents 2014-2015 de l’Ordre des architectes du Québec, Émélie Desrochers-Turgeon a produit ce compte rendu dans le cadre d’un voyage d’étude visant à mieux comprendre les défis associés à la construction au nord du 66e parallèle.