Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

ÉditorialChangement majeur à l'horizon

 

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes du Québec 

On ne peut être contre la vertu.

La modélisation des données du bâtiment (MDB) – ou Building Information Modeling (BIM) en anglais – permet de mieux concevoir un projet, de construire plus vite et à moindre coût en évitant les erreurs et les reprises sur le chantier, ce qui aboutit à une plus grande qualité du bâtiment. Ce n’est pas tout : la MDB améliore ensuite la gestion et l’entretien, ce qui contribue à maintenir la qualité à long terme. Qui dit mieux ?

Dès lors, difficile de s’opposer à l’implantation de cette méthode de travail éminemment prometteuse. D’autant plus qu’elle se généralise dans de nombreux pays.

La MDB a beau être incontournable, elle suscite de grandes préoccupations parmi les architectes. Il s’agit en effet d’un changement majeur pour l’ensemble de l’industrie, qu’il soit progressif ou soudain. La gestion de ce changement représente une charge importante pour les firmes : formation, développement et transfert de l’expertise, rétention des compétences, organisation du travail, coût élevé des logiciels, temps additionnel dans les projets, alouette !

Pour que ces efforts se justifient, il faut que les donneurs d’ouvrage réclament la MDB. « Nous nous adapterons quand on nous le demandera », disent les professionnels. Or, pour l’instant, les rares donneurs d’ouvrage qui ont l’intérêt et les ressources à l’interne pour exiger la MDB n’osent pas le faire, de peur de limiter la concurrence. D’autant plus que l’attentisme est encore plus répandu du côté des entrepreneurs. « Quand l’industrie sera suffisamment prête, nous imposerons la MDB », répondent les donneurs d’ouvrage. Bref, on tourne en rond ! Dans ce contexte, la période de transition risque de s’éterniser.

Ce n’est évidemment pas souhaitable et l’Ordre des architectes se mobilise afin de faire progresser la MDB et d’aplanir les difficultés qui émergent. C’est dans cet esprit que nous participons à la table multisectorielle mise sur pied par l’École de technologie supérieure. Nous discutons également avec la Société québécoise des infrastructures et nous avons répondu à la consultation en vue de l’élaboration d’une feuille de route québécoise en économie numérique.

Il nous faut aussi informer et soutenir nos membres. D’où le dossier de ce magazine. Je vous invite à le lire attentivement avant les 15 et 16 septembre prochains, dates du congrès qui se tiendra à Québec sur le thème de la MDB. La table ronde sur les exemples de déploiement réussis au sein des firmes devrait être particulièrement utile.

Le point de vue de l’Ordre concernant les enjeux soulevés par la MDB s’inscrit dans la lignée de nos précédentes positions. L’Ordre appuie le travail collaboratif et, donc, les processus de conception intégrée et les technologies de modélisation des données du bâtiment. Il appuie les démarches pour que ces outils soient démocratiques et compatibles entre eux, notamment l’adoption de standards ouverts. Il ne souhaite pas que la MDB se limite ou favorise certains modes de réalisation spécifiques, comme le PPP ou le clés en main. La vigilance s’impose à cet égard. Chaque mode a ses avantages et ses inconvénients; la MDB peut être bénéfique pour chacun.

Il est essentiel de rappeler que la MDB devrait renforcer le rôle de coordination joué par l’architecte. C’est l’occasion aussi de redire que la règle du plus bas soumissionnaire est un handicap important, celui proposant le plus bas prix étant rarement le plus innovant. Abolir cette règle permettrait de se donner collectivement les moyens de prendre ce virage dans les meilleures conditions. Pour convaincre les retardataires et maximiser au plus vite les avantages de la MDB, il faut en effet que les entrepreneurs s’engagent autant que les professionnels.

Une note positive pour terminer : les architectes sont plutôt avancés comparativement aux autres acteurs de l’industrie en ce qui a trait à la MDB et ses applications. Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les petites firmes ne sont pas forcément les plus mal placées pour se positionner et gérer le changement. Bien sûr, il leur faut aller plus loin et continuer de s’adapter, mais elles pourraient ainsi tirer leur épingle du jeu. De bon augure pour la qualité en architecture !