Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

Pratique non traditionnelleLa vie des autres

Centre de transport Legendre, Montréal, Provencher Roy Architectes. Photo : STM

Le travail dans les bureaux d’architectes, on connaît : conception, esquisses, plans, devis, alouette ! Mais à quoi ressemble le quotidien des architectes qui pratiquent ailleurs que dans une firme « classique » ?

Corinne Fréchette-Lessard 

 

Dans un bureau de la Société de transport de Montréal (STM), où il travaille depuis une quinzaine d’années, l’architecte principal Luc Turcot donne un aperçu de son quotidien en sortant ses « bibles ». En plus des deux énormes reliures contenant les milliers de normes et de critères de conception, un organigramme de plusieurs pages illustrant la structure de l’organisme recouvre la table. C’est que la STM emploie plus de 9000 personnes, sans compter les centaines de consultants. Quatre bureaux de projets orchestrent des dizaines de rénovations et de nouvelles constructions chaque année. On est loin du petit cabinet d’architecte. « En arrivant, ça prend environ un an à comprendre le fonctionnement, dit-il. C’est vraiment un autre monde ! »

Cet autre monde, près du tiers des membres de l’Ordre le choisissent en optant pour un emploi hors des cabinets traditionnels. Les architectes n’y sont peut-être pas aussi nombreux que les ingénieurs, les avocats et les comptables, mais ils sont bien présents dans les municipalités, les universités, les ministères, les commissions scolaires et les organisations les plus diverses : Cirque du Soleil, Loto-Québec, Air Canada, Groupe Aldo et même Boston Pizza International. Quant à leur pratique, elle est parfois bien loin de l’architecture conventionnelle.

 

Moins de conception, plus de gestion

En arrivant à la STM, Luc Turcot a reçu une mission : devenir la mémoire architecturale du métro. « J’ai suivi un vétéran qui connaissait le réseau sur le bout de ses doigts pendant les 10 années qui ont précédé sa retraite », raconte-t-il. Aujourd’hui, c’est lui qui veille au respect du patrimoine et d’une certaine homogénéité dans le réseau. Car les travaux comme la récente cure de jouvence de la station Beaubien ou le raccordement de la station Champ-de-Mars au nouveau CHUM sont confiés à des firmes d’architecture externes qu’il faut mettre au diapason. « La STM est un propriétaire-expert. On connaît nos actifs et nos besoins et il faut transmettre cette information pour que tout le monde aille dans la même direction. »

L’expérience qu’il a acquise durant 15 années dans des bureaux conventionnels lui est précieuse. « Je parle le même langage que les architectes consultants. On se comprend rapidement. » 

La pratique privée est d’ailleurs un passage obligé pour tout architecte. En effet, sur les 3720 heures de stage nécessaires pour accéder à la profession, au moins 2780 doivent être effectuées sous la supervision d’un architecte qui pose des actes réservés (signer et sceller des plans et devis de construction). Or, en dehors des firmes classiques, peu de professionnels le font. « Essentiellement, c’est de la gestion de projets et de la coordination de professionnels », observe Sébastien-Paul Desparois, architecte et directeur de la pratique professionnelle à l’Ordre des architectes du Québec. Un rôle auquel l’architecte est particulièrement bien préparé, selon lui. « C’est un généraliste avec de bonnes aptitudes de communication. Il voit les projets dans leur ensemble et est habitué à gérer les coûts et les échéanciers. » De plus, il comprend l’échelle du territoire et celle du cadre bâti, un atout pour les employeurs qui délivrent des permis de construction, comme les municipalités.

 

 

Dure réputation

Gare maritime de Trois-Rivières. Photo fournie par la Ville de Trois-Rivières.

Jean-François Déry ne pensait jamais devenir fonctionnaire. Il s’imaginait plutôt marcher dans les traces de son père, un architecte longtemps propriétaire de son propre bureau à Shawinigan où il a d’ailleurs fait ses premières armes. Mais 10 ans d’horaires de fou l’ont usé. « Je voyais mes enfants 15 minutes par jour. Je les emmenais à la garderie à 7 h et ils étaient couchés quand je rentrais à 21 h », raconte-t-il.

Quelques années après la vente de l’entreprise familiale, la Ville de Trois-Rivières lui a fait une offre difficile à refuser. « Je travaille 35 heures par semaine et mon salaire, que j’estimais déjà bon, a pratiquement doublé. » De bonnes conditions qui sont souvent au rendez-vous dans les organismes publics ou parapublics, où la sécurité d’emploi et les généreux fonds de retraite ont toujours cours. Peu de bureaux d’architectes – des PME pour la plupart – ont les moyens d’en offrir autant.

En revanche, les environnements de travail ont moins de gueule et le boulot est moins... cool. « Dans les médias et même à l’Ordre, on valorise le travail de concepteur en pratique privée, remarque Sébastien-Paul Desparois. Il n’y a pas de Prix d’excellence pour ceux qui délivrent les permis de construction ou élaborent la règlementation, même s’ils sont les chiens de garde de la qualité architecturale au Québec. »

« Être fonctionnaire, c’est pas sexy », concède Jean-François Déry. Lorsqu’il a quitté la pratique privée, son statut en a pris pour son rhume. « Avant, je connaissais tous les gens d’affaires de la région. Aujourd’hui, mon travail est moins visible. » Ainsi, il a dû faire le deuil de la conception de projets d’envergure comme les musées pour se consacrer essentiellement à la gestion du vaste parc immobilier de la ville. Quand il sort son crayon, c’est pour dessiner de modestes installations. « L’architecture municipale, c’est du beau-bon-pas cher. On gère l’argent des contribuables. Si je conçois des toilettes de parc assez spectaculaires pour passer dans une revue, les citoyens vont crier au scandale. »

 

 

Seul de sa gang

Grand orgue Pierre-Béique de l'OSM, Montréal, Diamond Schmitt et Ædifica
Photo : Panatonic 2013

À l’inverse, la carrière de l’architecte Pierre Drouin ne manque pas de panache. En 30 ans, il a visité quelques-unes des plus grandes salles de concert de la planète pour le compte de Casavant Frères. Dans les années 1980, la célèbre factrice d’orgues a été la première au monde à embaucher un architecte. Plusieurs concurrents lui ont emboîté le pas depuis. Car par sa taille, un orgue n’est ni plus ni moins qu’un bâtiment en soi, avec une façade et des systèmes structuraux, mécaniques et électriques sophistiqués. Sa réalisation demande de nombreux dessins et plans techniques, tout comme son intégration à l’environnement. Lors de la conception de la Maison symphonique, Pierre Drouin a conseillé les architectes quant au positionnement de l’orgue et au fini à utiliser sur les murs de béton afin d’optimiser la sonorité. « Je ne suis pas le maître d’œuvre de l’édifice, mais je suis le maître d’œuvre de l’orgue », dit-il.

Comme beaucoup de ses confrères en milieu non traditionnel, il est le seul architecte dans son environnement de travail. Une situation qui peut créer de l’isolement professionnel. « Je mentirais si je disais que je n’ai jamais eu envie de me rapprocher du milieu », confie-t-il. Malgré son attachement à Casavant, il a d’ailleurs sérieusement considéré deux offres d’emplois qui l’auraient ramené au cœur de la profession.

Pour aider à contrer l’isolement professionnel, l’Ordre souhaite se rapprocher de ces architectes, indique Sébastien-Paul Desparois. De nouveaux services d’aide à la pratique adaptés à leur réalité devraient notamment voir le jour sous peu. Avis aux intéressés ! 


 

 

Être ou ne pas être membre de l’Ordre ?

En dehors des bureaux classiques, peu d’architectes posent des actes réservés. Pourquoi demeurer membres de l’Ordre, alors? «En général, les instances publiques exigent que les employés professionnels soient membres de leur ordre et ces employeurs remboursent la cotisation», explique Sébastien-Paul Desparois, architecte et directeur de la pratique professionnelle à l’Ordre des architectes du Québec. C’est le cas, par exemple, des municipalités et des ministères.

Le syndic de l’OAQ, Pierre Collette, rappelle que ceux qui choisissent de quitter l’Ordre cessent de cumuler des années de pratique en tant qu’architectes, ce qui peut leur nuire lors d’une éventuelle recherche d’emploi si un employeur exige un certain nombre d’années d’expérience comme architecte. 

 

À part entière

Comme professionnel, l’architecte a des obligations. Et ceux qui sortent des sentiers battus ne font pas – ou peu – exception.

La déontologie

Le code s’applique à tous les architectes, peu importe leur milieu de travail. S’ils sont gestionnaires de projet, par exemple, ils doivent porter une attention particulière à l’indépendance des architectes qu’ils embauchent, souligne Pierre Collette, architecte et syndic à l’Ordre des architectes du Québec. « Ils ne doivent pas imposer leur vision ou inciter à diminuer la qualité des travaux pour économiser », illustre-t-il.

Les assurances

Dès qu’il pose un acte assurable – exécution de relevés, d’esquisses, de plans ou de devis; évaluation d’un édifice; recommandations; coordination de plans et de devis; surveillance de travaux; autrement dit à peu près tous les services possibles liés à l’architecture –, l’architecte doit souscrire au Fonds d’assurance responsabilité professionnelle de l’Ordre. Par contre, ceux qui travaillent pour un propriétaire (qu’il soit privé ou public) sont assurés par leur employeur. Attention : les architectes non assurés doivent se méfier des situations informelles où leur avis peut être sollicité, comme lorsqu’un beau-frère se questionne sur l’état de sa façade en brique.

La formation continue

Les membres de l’Ordre doivent compléter 40 heures de formation continue tous les deux ans. Par contre, ceux qui ne posent aucun acte assurable (voir point précédent) peuvent obtenir une exemption.

L’inspection professionnelle

Pour l’instant, seuls les architectes en pratique privée traditionnelle sont soumis à l’inspection professionnelle (environ une fois tous les sept ans). Une situation qui va bientôt changer : l’Ordre souhaite étendre l’inspection à tous ses membres d’ici 2017, peu importe leur milieu de travail.

La tenue de dossiers

En pratique privée, chaque architecte doit tenir un registre de ses projets contenant entre autres les coordonnées de ses clients. « Dans une entreprise privée ou dans la fonction publique, l’architecte n’a pas de clients, mais il doit tout de même documenter ses actions et ses mandats », explique Sébastien-Paul Desparois, architecte et directeur de la pratique professionnelle à l’Ordre des architectes du Québec.