Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

AilleursUn coup d'avance

FNB Soccer City, stade de la coupe du monde de soccer, Johannesburg (Afrique du Sud), Boogertman & Partners Architects. Photo: Boogertman & Partners Architects

Tandis que le Québec se montre encore timide en matière de MDB, d’autres régions du monde semblent avoir sérieusement amorcé le virage.

Leslie Doumerc

Quatre bâtiments sobres et adaptables articulés autour d’un immense jardin intérieur. Voilà à quoi ressemblera la nouvelle École normale supérieure (ENS) de Paris-Saclay, en banlieue parisienne, dessinée par l’agence Renzo Piano Building Workshop. Une maquette que les futurs étudiants ont déjà pu admirer dans sa version numérique modélisée et qui a remporté un BIM d’or en septembre dernier. Enthousiaste, le président du jury, Emmanuel Coste, raconte que, sur les 108 dossiers proposés, « l’unanimité est arrivée sur ce projet qui réunit toutes les compétences de la MDB, notamment l’interopérabilité chère au débat à ce jour ». ‘

En France, la conversion à la modélisation des données du bâtiment (MDB, ou BIM, en anglais) est bel et bien enclenchée : « On dépasse le cadre des expériences pour rentrer dans les cas d’espèce », observe Olivier Celnik, architecte et coordinateur pédagogique du nouveau mastère (une maîtrise spécialisée) BIM à l’École des Ponts ParisTech.

« Si on veut que le train roule, il a besoin de rails ! C’est la même chose pour le wagon de la MDB : construisons-lui des guides, protocoles, bonnes pratiques, projets pilotes, afin de profiter des nombreux avantages qu’il offre ! » plaide l’architecte. Au vu de la multiplication des programmes de formation comme celui-ci et des cours en ligne qui commencent à fleurir sur la toile, pas de doute, le wagon de la MDB va bon train.

 

L’élan européen

ArtScience Museum, Singapour, Safdie Architects. Photo: Leahtwosaints

Au sein de l’Union européenne (UE), une directive votée le 15 janvier 2014 prévoit que les 28 États membres pourront tous encourager, spécifier ou rendre obligatoire, d’ici à 2017, l’utilisation de la MDB pour les projets de construction financés par des fonds publics. En gros : la MDB oui, mais chacun son rythme. Pourtant, nombreux sont les pays qui n’ont pas attendu ce cadre législatif pour se mettre au diapason.

La Finlande, qui a été l’instigatrice des premières recherches sur la maquette numérique dès les années 1980, requiert son utilisation depuis 2007 pour tous les projets publics et patrimoniaux. La méthode y est en outre considérée comme habituelle dans le monde de la construction en général. En Norvège, la MDB est obligatoire depuis 2010 pour tous les projets Statsbygg (entrepreneur public). 

Une étude de l’École de technologie supérieure sur la mise en œuvre de la MDB dans le monde révèle qu’entre 2010 et 2014 ces deux pays ont investi chacun l’équivalent de 30,9 M$ CA en recherche et développement, issus de fonds publics et privés.

Le Danemark et les Pays-Bas imposent également le recours à la MDB dans le cadre des marchés publics, depuis 2007 et 2012 respectivement. Les Néerlandais ont même créé une bibliothèque de concepts destinée à uniformiser les jargons techniques pour les architectes, ingénieurs, constructeurs, industriels et maîtres d’ouvrage.

Quant à la Grande-Bretagne, qui ambitionne de se positionner comme chef de file mondial de la MDB et des technologies connexes, elle a investi près de 7 M$ CA pour lancer un vaste chantier MDB en 2011. Une affaire rentable, puisque le dernier plan stratégique du gouvernement britannique prévoit, grâce à la MDB, une économie de 3 G$ CA sur les grands projets de bâtiments publics.

Côté français, l’ancienne ministre du Logement, Sylvia Pinel, a lancé, en janvier 2015, un Plan de transition numérique du bâtiment doté de 20 millions d’euros. Un sacré coup de pouce pour accompagner les acteurs de l’industrie alors que, pour l’instant, la loi n’impose rien. « On attend de voir ce que donnera la transposition imminente de la directive européenne en droit français. Mais, de toute façon, ce n’est pas la loi qui va imposer le BIM demain, c’est le marché qui l’impose dès aujourd’hui ! » assure Olivier Celnik. 

En effet, certaines régions (Rhône-Alpes, Île-de-France), tout comme les géants de la construction que sont Bouygues, Eiffage ou Vinci ont pris les devants en introduisant l’exigence de la MDB dans leurs appels d’offres (soit dès le concours, soit après sélection). Lancée en 2013, la reconstruction de l’hôpital d’Ajaccio, en Corse, a été le premier marché public français 100 % MDB.

Si les Européens adoptent la MDB avec autant d’empressement, c’est qu’elle promet des avantages juteux. Par exemple, selon un rapport de 2012 publié par la Commission européenne, les entités publiques qui ont déjà mis en œuvre des solutions d’approvision-nement grâce à la MDB réalisent des économies comprises entre 5 et 20 % de leurs dépenses d’achat de matériaux. À l’échelle de l’UE, « juste » 5 % d’économies enregistrées pourraient dégager 100 milliards d’euros de budget par an, soit l’équivalent de la construction de plus de 150 hôpitaux de grande taille ! 

 

 

Planète MDB

National Center for Civil and Human Rights, Atlanta, The Freelon Group (maintenant Perkins & Will) et HOK. Photo: Warko

Les États-Unis ne sont pas en reste. Très dynamiques en matière de recherche, l’agence gouvernementale National Institute of Standards and Technology et l’organisation indépendante à but non lucratif National Institute of Building Science travaillent de concert pour faire évoluer le degré d’implantation de la MDB, rendue obligatoire. Depuis 2007, l’Administration des services généraux, qui exploite et gère plus de 32 millions de mètres carrés de surface pour environ 8700 bâtiments à travers les États-Unis, exige une maquette MDB pour toute candidature à une commande publique et encourage l’utilisation de ce procédé dans toutes les phases du cycle de vie du bâtiment. Beaucoup ont suivi le mouvement. Notamment, en 2013, la National Association of Home Builders, qui réunit l’ensemble des constructeurs privés américains dans le domaine de l’habitation, a annoncé son soutien à la MDB. La même année, une étude sur la valeur commerciale de la MDB publiée par McGraw Hill Construction révélait que 52 % des donneurs d’ouvrage états-uniens encourageaient vivement le recours à la MDB, tandis que 30 % l’exigeaient.

Cette même étude dévoile aussi l’influence de la MDB dans certains pays asiatiques. Si l’on se fie au pourcentage de contractants accordant une grande importance à la MDB, la Corée du Sud (46 %) et le Japon (44 %) caracolent en tête d’un échantillon de neuf pays comprenant aussi l’Allemagne, la France, l’Australie, les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Brésil et le Canada (à 21 %, ce dernier se situe en queue de peloton). Mais l’implantation de la MDB en Asie est disparate : le géant indien traîne la patte à cause du coût élevé des logiciels et de la formation, tout comme son voisin chinois, coincé par une loi stipulant qu’un constructeur ne doit pas participer à la conception d’un bâtiment – or, la MDB repose justement sur la collaboration des acteurs dès la conception.

Moins imposante et plus flexible, la petite cité-État de Singapour a mis les bouchées doubles pour effectuer une transition rapide. En 2010, la Building and Construction Authority a établi une feuille de route pour l’adoption du numérique dans la construction avec l’objectif de réaliser 100 % de ses chantiers en MDB en 2016. Pour y arriver, elle exige depuis 2015 que tout dépôt de permis de construire soit fait en MDB. Un fonds de 10,4 M$ CA a également été alloué pour couvrir jusqu’à 50 % des frais de mise à niveau engagés par les entreprises. À la clé : un gain de productivité estimé à 25 % à l’horizon 2025.

Partout ailleurs des projets MDB se concrétisent, comme le Gulf Railway, un réseau de gares et de voies ferrées dans lequel Autodesk, éditeur du logiciel Revit, jouera un rôle clé. À travers cette entreprise titanesque de 1940 kilomètres pour un budget évalué à près de 32 G$ CA, les pays du Golfe souhaitent se positionner comme un centre d’innovation dans le domaine des infrastructures de transport durables. En Afrique du Sud, c’est la coupe du monde de soccer de 2010 qui a grandement contribué à l’implantation de la MDB. En effet, celle-ci s’est révélée indispensable compte tenu des exigences de sécurité et de temps que posait la construction des cinq stades. 

 

Doutes et espérances

Si les réactions des entrepreneurs sont plutôt positives, qu’en disent les professionnels ?

À l’agence Tank Architectes, basée à Lille, la MDB commence à s’implanter doucement, mais le temps est encore à la réflexion : ce processus deviendra incontournable, certes, mais à partir de quelle étape ? Et à partir de quelle taille de projet ? Grégoire Giot, un des architectes de l’agence, redoute aussi un peu la systématisation que pourrait induire cette nouvelle méthode : « Avec la MDB, il y a le risque de répéter toujours les mêmes éléments qui fonctionnent : même porte, même fenêtre. Il ne faudrait pas tomber dans une standardisation maximale au détriment de l’idée architecturale. » Sur le plan pratique, il reconnaît les avantages : « Modéliser en 3D va permettre d’éviter beaucoup d’erreurs, mais la rigueur sera de mise, car quand plusieurs personnes travaillent sur la même maquette, cela peut vite devenir le bazar ! »

C’est pour anticiper ces problèmes qu’Olivier Celnik incite les étudiants du mastère, qui proviennent de différents domaines du monde de la construction, à discuter entre eux et à poser des questions même s’ils les jugent trop ciblées pour le groupe. « Le mastère BIM c’est 20 % de technique et 80 % d’humain, car le plus important est d’arriver à fonctionner ensemble. C’est peut-être un peu angélique ou naïf, mais on peut espérer qu’à terme un nouvel état d’esprit va se créer autour de la MDB. D’ailleurs, on commence déjà à le sentir en cours : les étudiants se positionnent plutôt du côté des solutions que des problèmes, que l’on se rejette mutuellement », observe-t-il.

Et si finalement le principal atout de cette technologie virtuelle était de connecter les gens dans la vraie vie ?