Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

Déploiement de la MDB au QuébecPhase de rodage

Retard pour certains, période de transition pour d’autres : au Québec, l’implantation de la modélisation des données du bâtiment est loin d'être aussi avancée que celle des leaders mondiaux en la matière.

Martine Roux

 

Rare projet québécois à avoir été conçu et réalisé entièrement grâce à la modélisation des données du bâtiment (MDB), le Centre Vidéotron a été livré à la Ville de Québec en juin 2015 avec une facture de 370 M$, soit 30 millions de moins que ce que prévoyait le budget initial.

N’en déplaise au maire de la vieille capitale, qui a attribué cet exploit à la bonne gouvernance politique, le recours à la MDB – BIM, pour les intimes – a considérablement contribué à faire baisser la note, selon Ivanka Iordanova, directrice BIM chez Pomerleau, la firme de construction qui gérait ce projet. Une étude publiée en 2014 par des chercheurs de la Faculté d’architecture de l’Université de Hong Kong tend à lui donner raison : les projets de construction en MDB coûtent en moyenne près de 9 % de moins que les autres. Selon eux, cette économie est principalement due aux gains de temps réalisés sur le chantier, rendus possibles par l’étroite collaboration entre les différents professionnels durant la phase de conception.

Au chantier de l’amphithéâtre, le sous-traitant en plomberie, qui travaillait pour la première fois avec la MDB, estime avoir réduit de 30 % le temps d’installation, dit Ivanka Iordanova. « En ce qui concerne les projets publics, la MDB peut faire épargner beaucoup d’argent aux contribuables. »

 

 

Timides débuts

Centre Vidéotron, Québec, ABCP architecture; Gagnon Letellier, Cyr, Ricard, Mathieu & associés; Populous. Photo : Stéphane Groleau

En dépit de ses avantages, l’utilisation de la MDB à un tel niveau collaboratif est encore peu répandue dans les projets de construction au Québec, constate Souha Tahrani, associée de recherche au Groupe de recherche en intégration et développement durable (GRIDD) et à la Chaire industrielle Pomerleau de l’École de technologie supérieure.

« Le Québec et le Canada accusent un certain retard par rapport à d’autres pays comme la Finlande, Singapour, l’Angleterre et même les États-Unis. On voit des efforts qui pointent, mais en général il s’agit d’initiatives individuelles de firmes d’architecture, d’ingénierie et de construction, et non encore de véritables processus collaboratifs entre les différents professionnels. »

Pour mesurer l’avancée de la MDB dans les projets de construction au Québec, le GRIDD a mené, à l’hiver 2015, un sondage auprès de divers professionnels : architectes, donneurs d’ouvrage, ingénieurs, entrepreneurs généraux, entrepreneurs spécialisés, fournisseurs, manufacturiers et autres. Environ 41 % des architectes répondants disaient avoir mis en œuvre des processus de MDB, occupant ainsi la deuxième place après les ingénieurs (62 %) quant au taux d’adoption. Or, les usages qu’en font l’ensemble des professionnels se limitent essentiellement à la création de documents 2D, à la conception et à la visualisation.

« On est encore dans les niveaux de base et pas vraiment dans des processus de coordination et d’analyse », note la chercheuse. Un peu comme si vous aviez fait l’acquisition d’un ordinateur dernier cri, mais que vous vous en serviez pour jouer au solitaire.

Sur le terrain, les architectes et gestionnaires MDB qui ont adopté cette méthode de travail depuis quelques années parlent plutôt d’une période de transition tout à fait normale. « Comme partout, il y a des gens en avance et d’autres en retard, dit Franck Murat, directeur BIM chez Provencher Roy Architectes. Ça ne fait pas 20 ans qu’on roule : on est encore dans l’amélioration continue, et tout le monde apprend un peu plus à chaque projet. » 

 

 

En transition

Ce n’est qu’une question de temps avant que l’emploi de la MDB soit généralisé au Québec, croit Nicolas St-Pierre, gestionnaire BIM chez EBC. « D’ici trois à quatre ans, ne pas utiliser la MDB dans un projet de construction deviendra l’exception. On est actuellement en période de rodage, ça fait partie du processus normal d’évolution. »

Le cas du Centre Vidéotron illustre bien la transition qui est en train de s’opérer. À la fin des travaux, les gestionnaires n’étaient pas convaincus de la pertinence de la MDB quant à l’exploitation du bâtiment, remarque Ivanka Iordanova. Or, lors de la remise de la maquette numérique, en mars dernier, la présentation de Pomerleau a suscité chez eux un vif enthousiasme, alors qu’ils prenaient conscience des possibilités du modèle.

Contre toute attente, ce projet fera peut-être école au Québec... grâce à la MDB.