Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

Six freins à l’adoptionParcours à obstacles

Centre Vidéotron, Québec, ABCP architecture; Gagnon Letellier, Cyr, Ricard, Mathieu & associés; Populous. Photo: Stéphane Groleau

En théorie, la MDB tombe sous le sens, mais dans la vraie vie, son adoption suppose toute une adaptation de la part de l’industrie québécoise de la construction. Voici les principaux défis.

Martine Roux

 

1. Compétence de la main-d’œuvre

La rareté du personnel qualifié et la faible maîtrise des processus de MDB constituent les principaux obstacles à son adoption au Québec, révèle le sondage effectué par le Groupe de recherche en intégration et développement durable (GRIDD).

C’est aussi l’opinion de plusieurs des pionniers de la MDB sur le terrain. Parmi eux, Nicolas St-Pierre, gestionnaire BIM chez EBC et formateur pour Contech. En 2008, le cabinet d’architectes pour lequel il travaillait a pris l’initiative d’offrir à 48 employés de la formation sur Revit – le logiciel d’Autodesk le plus répandu en Amérique du Nord dans les projets en MDB. Dans les mois qui ont suivi, 35 d’entre eux ont été recrutés par d’autres firmes en raison de leur connaissance du logiciel. « Aujourd’hui, même si plus d’architectes maîtrisent la technologie, la rareté de la main-d’œuvre demeure un frein à l’adoption des processus de MDB. »

« Plusieurs firmes n’ont pas de ressources suffisantes à consacrer à la formation, qu’il s’agisse de temps ou d’argent », ajoute Souha Tahrani, chercheuse au GRIDD.

À noter : depuis l’hiver 2015, les cégeps de Limoilou et du Vieux-Montréal offrent un programme de formation de 32 heures en processus BIM destiné aux entreprises et aux individus (gestionnaires, architectes, entrepreneurs, ingénieurs, techniciens et propriétaires d’immeubles). Ce programme vise à établir « un langage commun » dans l’industrie de la construction, explique son directeur au cégep de Limoilou, Jean-François Lapointe. Les deux établissements préparent conjointement un autre programme, plus long et menant à une certification. Il devrait voir le jour d’ici la prochaine année.

 

2. Taille des firmes

Plus la taille de l’entreprise est modeste, plus grand sera l’impact de l’investissement dans la maîtrise de la MDB ainsi que le risque qui en découle, soulignent l’ensemble des personnes interviewées.

Au Québec, cette équation concerne un grand nombre d’acteurs, selon Ivanka Iordanova, directrice BIM chez Pomerleau. « Par rapport aux États-Unis, l’industrie québécoise de la construction est très compartimentée. Il y a beaucoup de petits joueurs, notamment chez les entrepreneurs et les constructeurs. Ces entreprises n’ont souvent pas une culture de recherche et développement, et pas davantage une culture de la technologie. Ça retarde d’autant l’implantation des véritables processus de MDB. »

 

3. Partage des données

LA MDB dérange aussi certaines habitudes. En effet, elle suppose que tous les intervenants travaillent sur une maquette numérique commune. Mais en vertu des gestes réservés à chaque profession, certains architectes rechignent à y inclure leurs plans et devis. «En matière de règlementation, il n’y a pas de règles claires en ce qui concerne les rôles des professionnels de même que la propriété intellectuelle dans le contexte de la MDB », relève la chercheuse Souha Tahrani.

Une barrière sur laquelle devront se pencher les ordres professionnels, selon Nicolas St-Pierre. « Il y a une zone floue en ce moment, et c’est un problème pour le constructeur ou l’entrepreneur. On veut parfois consulter le plan des architectes dans la maquette numérique pour comprendre le travail à faire. Mais comme ce sont les plans PDF qui ont une valeur contractuelle, les professionnels craignent des poursuites en cas de disparités entre la maquette numérique et les plans. Pourrait-on, par exemple, prévoir une lettre de décharge ? Les ordres doivent y réfléchir. »

 

4. Structures contractuelles

Dans un projet réalisé en MDB, les honoraires des architectes ne sont pas nécessairement représentatifs de la somme de travail qu’exige le processus de réflexion et de cueillette de l’information en amont. « Afin d’inciter davantage d’architectes à adopter la MDB, le gouvernement et les autres donneurs d’ouvrage doivent réviser la structure de leurs honoraires », soutient Souha Tahrani.

 

5. Clients absents

L’absence de demande de la part des clients ne stimule pas non plus le virage vers la MDB, remarque Karine Duguay, gestionnaire BIM chez NFOE et associés architectes : selon elle, plusieurs donneurs d’ouvrage ne sont tout simplement pas intéressés à recevoir une maquette numérique pour gérer leurs installations.

« On est encore confrontés à des situations où le client n’a aucune idée de ce qu’est la MDB. D’autres, qui sont plus avancés ou plus curieux, nous demandent de travailler de deux façons : ils veulent à la fois recevoir une maquette numérique ainsi que des plans AutoCAD à la fin du projet, car ils n’ont pas les ressources à l’interne pour exploiter la MDB ! C’est contre-intuitif et contre-productif. »

 

6. Leadership public

Tant les chercheurs que les praticiens consultés pour cet article s’entendent sur le fait que l’absence de directives gouvernementales quant à l’utilisation de la MDB dans la commande publique ralentit son déploiement au Québec.

Aux États-Unis, depuis 2007, le gouvernement fédéral exige que les projets de construction ou de réaménagement de bâtiments publics soient conçus en MDB, ce qui a stimulé sa progression de l’autre côté de la frontière, remarque Souha Tahrani.

« Depuis deux ans, la Société québécoise des infrastructures (SQI) manifeste une réelle volonté de mettre en œuvre le processus de MDB dans ses projets. Malgré tout, il n’y a pas encore une demande assez forte de la part des donneurs d’ouvrage publics et privés pour des projets réalisés entièrement en MDB. Tant qu’on n’exigera pas ce processus, les différents acteurs des projets de construction ne seront pas encouragés à prendre le virage. »

Manifestement, le rattrapage du Québec demandera encore quelques années.