Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

Standards ouvertsVoie transversale

La MDB sera-t-elle la prochaine tour de Babel ? Peut-être pas, si l’industrie adopte les standards ouverts.

Gabrielle Anctil

 

« La fin de Babel » : c’est le nom donné par le consortium International Alliance for Interoperability (IAI), devenu depuis buildingSMART, à une vidéo promotionnelle produite en 1994. Le consortium y présentait son nouveau standard, les Industry Foundation Classes (IFC), qui se voulait la solution à tous les problèmes d’interopérabilité entre les logiciels MDB (l’équivalent français de BIM).

Bien que la vidéo date d’une autre époque, la métaphore ne saurait être plus juste. Dans le quotidien des architectes, les problèmes d’interopérabilité se multiplient au même rythme que les outils numériques. Le risque de perdre temps et argent est bien réel. En fondant la IAI pour rassembler les principaux acteurs du milieu sous une même ombrelle, le géant de l’architecture Autodesk voulait prévenir le fiasco que représenterait l’impossibilité de collaborer entre utilisateurs de différents logiciels.  

 

Communication intégrée

De là ont émergé les Industry Foundation Classes (IFC), un format de fichier orienté objet standardisé et ouvert, qui n’appartient à aucun distributeur en particulier. Pour s’en servir, il suffit de créer une modélisation dans son logiciel de conception préféré, puis de sauvegarder le fichier en format IFC. Le résultat peut alors être partagé avec n’importe qui possédant un logiciel compatible IFC.

Plus de 20 ans après leur entrée sur le marché, les IFC sont malgré tout encore méconnues, estime Franck Murat, directeur BIM chez Provencher Roy Architectes et président de BIM Québec, une organisation rassemblant les principaux acteurs de la MDB au Québec : « Les IFC sont souvent fournis avec les logiciels de MDB sans que les gens sachent réellement pourquoi. »

Pour Erik Poirier, post-doctorant au BIM TOPiCS Lab à l’Université de la Colombie-Britannique et participant de buildingSMART, la tiédeur des architectes québécois face aux standards ouverts s’explique par l’omniprésence de Revit dans la province. Il pointe vers une étude de l’École de technologie supérieure publiée en 2015 qui révèle que plus de 93 % des firmes ayant implanté la MDB utilisent ce logiciel édité par Autodesk. Selon lui, il ne fait aucun doute que cette domination du marché favorise les formats propriétaires. Franck Murat estime néanmoins que l’âge d’or des standards ouverts est à venir : « Dès lors que les architectes vont utiliser plus qu’un outil de MDB, la question de la compatibilité entre les logiciels risque de se poser. »

Les avantages offerts par un format ouvert comme le IFC emballent Susan Keenliside présidente de la firme de consultation BIM S8 et membre de buildingSMART : « Un fichier sauvegardé en format IFC pourra toujours être lu par n’importe quel logiciel compatible », souligne-t-elle. Pour elle, les formats ouverts sont une évidence. Non seulement permettent-ils le partage d’information entre deux intervenants qui utilisent des outils différents, mais ils leur évitent aussi d’avoir à refaire le même travail : « Les architectes travaillent avec une multitude d’outils pendant un seul projet. Les formats ouverts, en permettant le transfert entre ces outils, évitent aux professionnels de devoir recréer le modèle de base chaque fois. »

De plus, un standard ouvert tel que l’IFC garantit que le modèle restera accessible durant toute la durée de vie du bâtiment. « Il y a cinq ans, presque aucun appel d’offres ne mentionnait les IFC. Aujourd’hui, presque tous les gros projets BIM les exigent », note Franck Murat. Raison ? « Les formats propriétaires peuvent devenir obsolètes lorsqu’on met le logiciel à jour, ce qui se produit à peu près chaque année. La durée de vie d’un bâtiment est beaucoup plus longue que ça ! » explique-t-il. Du côté des professionnels, l’accès aux documents en dépit des mises à jour logicielles est aussi un enjeu : « Il est essentiel que le portfolio d’un architecte résiste au temps », remarque Susan Keenliside. Pas seulement pour des raisons de promotion, mais aussi pour que des concepts utilisés dans un projet puissent être réutilisés dans un autre.  ‘

« La profession ne devrait pas se diriger vers les modèles propriétaires, bien au contraire », résume Stephen Lockley, professeur au Département d’architecture de l’Université de Northumbria au Royaume-Uni. « Quand le marché de la créativité n’est pas contrôlé par des multinationales, on laisse la chance aux plus petites entreprises de faire de grandes choses. »

 

D’intérêt public

Dans l’univers de la MDB, l’interopérabilité est à ce point cruciale que certains gouvernements en font une priorité nationale. « Plusieurs pays, dont la Finlande, la Norvège, le Danemark et les États-Unis sont signataires d’une déclaration d’intention, conclue en 2008, qui vise la promotion et l’utilisation des standards ouverts de MDB », rappelle Erik Poirier. Le 4 avril dernier, le Royaume-Uni a emboîté le pas en adoptant une règlementation exigeant que tous les projets publics soient livrés avec une maquette numérique conçue
de manière collaborative en format COBie (voir ci-dessous « D’autres standards ouverts »).

Au Canada, aucune annonce n’a été faite en ce sens mais, selon Erik Poirier, cela ne saurait tarder. Pour Camille Chami, président de CadCentre, revendeur officiel d’ArchiCAD dans l’Est du Canada, lorsque cette règlementation sera mise en place, il faudra qu’elle tienne compte des standards ouverts : « Si le gouvernement décide d’imposer un format propriétaire, ça limitera le choix des outils pour les architectes. »

Cette possibilité n’inquiète pas Franck Murat, qui estime au contraire que les standards ouverts sont en voie de devenir la norme : « Leur avenir est garanti, parce qu’ils sont nécessaires. Concevoir aujourd’hui un éditeur qui ne serait pas compatible avec les IFC reviendrait à se tirer dans le pied. »

 

Collaboration libérée

Les standards ouverts peuvent aider à une meilleure collaboration, mais ils ne régleront pas tous les problèmes de l’industrie, rappelle cependant Susan Keenliside. « Ils ne sont qu’une façon de partager l’information. Le succès d’une collaboration repose encore sur la communication entre les intervenants. »

Stephen Lockley rêve pour sa part que la profession s’inspire des standards ouverts pour modifier ses pratiques. « Il y avait à l’époque des catalogues de modèles. Aujourd’hui, nous pourrions avoir des bibliothèques où les architectes partageraient leurs exemples de bonnes pratiques. Il n’est pas nécessaire de réinventer la roue à chaque projet. » Avec un peu de bonne volonté, c’est un rêve qui pourrait bien se réaliser. 

 

 



Faites-le vous-même

Irrité par les coûts prohibitifs des licences et cherchant une façon de déplacer de l’information d’un logiciel à l’autre, Stephen Lockley, professeur au Département d’architecture de l’Université de Northumbria, au Royaume-Uni, en est venu à la conclusion qu’il devrait lui-même créer l’application de ses rêves. Principalement destinée aux développeurs, sa suite xBIM, compatible avec les IFC, permet d’élaborer des outils sur mesure pour architectes, comme des instruments de calcul de la consommation énergétique d’un bâtiment. Un des périphériques qui en est issu, xBIM Xplorer, permet quant à lui de visualiser un projet directement dans un navigateur Web. Le tout est gratuit et assorti d’un code source librement accessible en ligne.



D’autres standards ouverts

Dans l’univers de la MDB, IFC est le standard ouvert le plus répandu, mais il n’est pas le seul. COBie et BCF, entre autres, ont aussi leurs adeptes.

COBie
Prisé pour la gestion de bâtiment, il ne comprend aucune modélisation et se limite à la présentation de données en tableur (par l’entremise d’Excel, par exemple). Obligatoire dans les projets publics aux États-Unis, en Grande-Bretagne et à Singapour.

BCF
Développé par buildingSMART, il permet de sauvegarder un angle précis d’une maquette – un peu comme on ferait une copie d’écran – et d’y ajouter des commentaires. Permettant une collaboration accrue, il suscite un grand enthousiasme chez ses utilisateurs.