Esquisses, vol. 26, no 4, hiver 2015-2016

ChroniqueNaguère des étoiles

 

Pierre Frisko* pfrisko@gmail.com

Visite éclair au pays des banquiers, le Luxembourg, le mois dernier. Pays, c’est beaucoup dire, c’est à peine plus grand que l’île de Montréal. Et entre vous et moi, un duché, est-ce vraiment un pays ?

Toujours est-il que les banquiers planifient l’avenir de leur lopin de terre et se sont aperçus qu’on ne peut pas vivre éternellement du fruit des transactions bancaires. Comme ils s’étaient déjà rendu compte qu’ils ne pourraient plus profiter de l’industrie sidérurgique pendant des siècles, ils ont vu grand.

Belval s’étend sur une douzaine de kilomètres carrés, au nord de la ville de Luxembourg. Eh oui, c’est mêlant comme ça : la ville et le pays portent le même nom. C’est pas ici qu’on se permettrait une telle imprécision.

La fermeture du dernier des hauts fourneaux remonte à 1997, année où les autorités commencent à planifier la reconversion. Vous savez peut-être, si vous avez bien suivi notre nouveau premier ministre, que nous sommes maintenant en 2015. Ce qui nous permet de constater que 18 ans se sont écoulés depuis le début de la planification.

La vie commence tout juste à s’y installer. Mais elle devrait s’y installer pour vrai, parce qu’on a planifié intelligemment. Il n’y a pas de recette infaillible pour planifier intelligemment, mais c’est assurément plus facile de réussir si on ne base pas sa réflexion sur les revenus fiscaux à court terme.

Je n’ai pas d’idée précise en tête, mais on a vu des municipalités québécoises offrir des quartiers entiers à des promoteurs immobiliers pour qu’ils y construisent des milliers de condos et à peu près rien d’autre.

Pas de ça à Belval. On a donc planifié autour d’un campus universitaire, parce que l’économie du savoir est dans l’air, et on a prévu des bâtiments publics, des commerces, du résidentiel. Le train y passe déjà, bien sûr, même s’ils ont dû acheter quelques bouts de terrain à la France parce qu’ils manquaient de place pour la gare. Et ils appellent ça un pays !

Quant à l’équipement sidérurgique, on aurait pu faire comme ailleurs : tergiverser pendant des siècles, et procéder à la démolition dès que le temps de l’indécision aura transformé le tout en ruines. Ils ont plutôt choisi de sauvegarder intégralement un des hauts fourneaux, l’ont tout bien astiqué, et ont conservé la silhouette d’un deuxième. 

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Bien sûr, certains diront que la conservation du patrimoine est plus facile quand l’argent te sort par les oreilles. Ça n’a pourtant pas l’air plus facile là-bas, à voir l’endroit où on s’est retrouvé pour dîner : une buvette sise dans une rotonde qui fut naguère un atelier de réparation d’autobus pour le chemin de fer (pour vrai). Si la buvette est toute neuve et proprette, la rotonde qui l’accueille est pour l’instant inutilisable et pas tellement présentable. On la maintient en état de conservation en attendant de trouver les budgets pour lui refaire une beauté comme on a fait pour sa jumelle, située à une vingtaine de mètres. Chez les banquiers, on gratte les fonds de tiroir.

À notre table, une jeune Belge tout juste sortie de l’école d’architecture. Elle qui se cherche un boulot, elle n’a vraiment pas de chance : de tous les gens présents au resto – pour la plupart des architectes participant à une conférence sur les politiques d’architecture –, il fallait qu’elle tombe sur une journaliste et un Québécois qui a pris sa retraite de l’architecture après avoir conçu une cage aux sports.

On parle de tout et de rien, mais la discussion tourne rapidement sur son parcours scolaire et sur ses difficultés avec des profs qui n’en finissent plus de s’accrocher à la starchitecture tout en la dénonçant. Beaucoup de Le Corbusier par-ci, des tonnes de Mies van der Rohe par-là, le tout additionné de grosses pelletées des vedettes du jour. Même Dominique Perrault est cité en exemple, lui qui a viré à l’envers le programme de la Bibliothèque nationale de France pour en faire un des bâtiments les plus stupides de la planète. 

Toujours des stars et, surtout, de la starchitecture. De l’exceptionnel noyé dans l’exceptionnel. Et après, mes tout-petits, on vous souhaite la bienvenue dans la réalité du monde du travail !

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Pendant la visite de Belval, en matinée, nous avions la chance d’avoir les architectes de quelques-uns des projets récemment érigés. En nous présentant son œuvre, un des architectes s’excusait presque, expliquant qu’il est impossible de faire une tour digne de ce nom à moins de 60 mètres. Et toute sa présentation ressemblait à un aveu de culpabilité d’avoir réalisé un immeuble sans envergure, pas flamboyant pour deux sous.

Peut-être était-elle tout à fait au goût des usagers, sa petite tour. Mais ce n’est pas facile d’être modeste quand on vous enseigne à être une star.

 

Les propos contenus dans cette chronique ne représentent pas la position de l’OAQ. Ils n’engagent que son auteur.

En en-tête : Haut fourneau, Belval, Luxembourg. Photo : Fonds Belval