Esquisses, vol. 26, no 4, hiver 2015-2016

ÉditorialPréserver ses rêves de jeunesse

 

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes du Québec

 

On n’a pas souvent l’occasion de rêver; je ne vais donc pas m’en priver ! Je souhaite moi aussi répondre à la question « Qu’est-ce qui vous fait rêver comme des enfants un 24 décembre ? » posée par l’équipe d’Esquisses il y a quelques mois.

Cela ne vous étonnera pas : je rêve d’une politique nationale de l’architecture pour le Québec. Nous devrions en effet nous faire collectivement ce cadeau : un engagement pour un cadre bâti de qualité, durable et dont nous soyons fiers. L’idéal serait de l’arrimer à une politique nationale de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme comme celle que propose l’alliance ARIANE, à laquelle l’Ordre participe.

Ce vœu, je ne le formule pas seulement pour moi ou pour les architectes, mais bien pour l’ensemble des Québécois et des Québécoises. Je vous conseille d’ailleurs la lecture de notre fascinante série sur ce qu’apportent les politiques de l’architecture dans les pays, les villes ou les régions qui s’en sont dotés. Après l’Irlande, le Danemark, Copenhague et la Fédération Wallonie-Bruxelles, on s’intéresse dans ce numéro à la Stratégie pour l’architecture récemment instaurée en France (voir « Quand on veut, on peut »).

Dès lors, on se met à imaginer ce que pourrait être concrètement au Québec une politique qui nous ressemble et nous rassemble. Elle mettrait en place, par exemple, une action cohérente de l’État envers le cadre bâti par l’harmonisation des initiatives des divers ministères et paliers de gouvernement, une gestion respectueuse du patrimoine, la recherche incessante d’excellence en construction durable et en innovation, de même que l’encouragement des citoyens à s’impliquer dans leur milieu bâti.

Finalement, je rêve d’un Québec où les architectes se rapprocheraient de la population en investissant l’espace public, dans un climat de confiance mutuelle propice à la créativité. Un Québec fier de son architecture et de ses architectes, et où ceux-ci n’hésiteraient pas à faire preuve d’audace lorsqu’il le faut, tout en sachant se faire discrets lorsque la modestie s’impose.

Voilà mon grand rêve !

Voyons les vôtres maintenant... Nous avons lancé deux appels via notre bulletin électronique et les médias sociaux. Vingt d’entre vous ont répondu présents, partageant 32 souhaits. Je remarque qu’il y a parmi vous les pelleteux de nuages, qui se laissent aller à des idées folles pour rendre notre cadre bâti plus inspirant, et les pragmatiques, plutôt centrés sur l’amélioration des conditions de pratique.

Je ne suis pas insensible au sort des architectes, bien au contraire. Une rémunération juste et cohérente des professionnels fait évidemment partie des conditions favorisant la qualité et un secteur économique sain. On ne peut pas être contre. Mais j’avoue que l’inventivité liée au cadre bâti m’allume davantage. À ce sujet, je dois dire que j’aimerais parfois retourner sur les bancs de l’école d’architecture. S’il y a en effet un endroit où se concoctent des projets qui font rêver l’architecte que je suis, les citoyens et les journalistes, ce sont bien les universités. Les projets de maîtrise sont en général singuliers, audacieux et évocateurs. Sans doute parce que les étudiants sont mus par des idéaux tout neufs d’esthétique, de développement durable et d’inclusion sociale.

Prenons les projets des derniers finissants de l’Université de Montréal : réutilisation d’un ancien pont ferroviaire de Sorel-Tracy pour en faire un lieu de festival et un parc linéaire (Jérôme Descheneaux); réseau de haltes touristiques pour mettre en valeur le territoire nordique le long de la route de la Baie-James (Laurianne Brodeur); bâtiment mariant ferme urbaine, marché public, bureaux et logements collectifs dans le quartier Griffintown à Montréal (Aldo Aranza Mendoza), etc. Chacun des projets nous amène à réfléchir hors des sentiers battus.

J’ajoute donc deux souhaits sur ma liste au père Noël. Le premier : que l’on fasse une place à la relève, tant dans la commande publique que dans nos firmes. Elle a beaucoup à apporter. La deuxième : que les architectes conservent tout au long de leur carrière un peu des idéaux et des capacités créatrices qui les animaient à leurs débuts. Sur ce, je vous souhaite de joyeuses Fêtes !