Esquisses, vol. 26, no 4, hiver 2015-2016

Patrimoine communiste en BulgarieLe poids du passé


Il est des vestiges moins faciles à gérer que d’autres. Prenons l’héritage de l’époque communiste : en Bulgarie, les gouvernements oscillent entre le devoir de mémoire et la table rase.

Leslie Doumerc

 

Une soucoupe volante. C’est ce qu’on croit apercevoir au sommet du mont Buzludzha, à 1500 m d’altitude. Cette masse de béton de près de 500 m2 est en fait la Maison du Parti communiste bulgare, érigée entre 1974 et 1981 par 6000 ouvriers. Aujourd’hui, son état d’abandon frappe autant que l’ambition de ses concepteurs : les mosaïques intérieures à la gloire de la faucille et du marteau se disloquent, l’étoile rouge au sommet de la tour censée être repérable depuis Moscou est en lambeau, et tout ce qui avait de la valeur a été pillé. Au-dessus de la porte condamnée de l’entrée principale, le graffiti « Forget your past », effacé, a été remplacé par « Never forget your past ». Ces deux phrases reflètent très bien le malaise de la société bulgare par rapport à ses fantômes d’une période déchue.

« Si vous questionnez les Bulgares sur l’héritage de la période communiste, vous n’aurez pas deux avis qui se ressemblent », explique tout de go Niki Borisov, guide d’un « tour communiste » organisé dans les rues de Sofia, la capitale du pays. «  C’est pourquoi nous allons essayer d’être le plus neutre possible  », prévient-il avant de commencer la visite. Plutôt dur de rester de marbre devant toute cette démesure architecturale. 

Depuis la chute du rideau de fer, en 1989, les plans de conservation du patrimoine ne semblent pas suivre de ligne directrice claire. Alors que les statues de Lénine et de ses camarades ont été déplacées dans le confidentiel Musée des arts socialistes en banlieue sofiote, le Palais national de la culture, lui, est des plus fréquentés – il est même promu comme l’un des meilleurs centres de congrès au monde.

À quelques centaines de pas, le mausolée du fondateur du Parti communiste bulgare, Georgi Dimitrov, a connu un sort plus barbare : érigé en six jours, il a fallu le même temps pour le détruire à grand renfort de dynamite et de bulldozers. « C’est un peu facile de démolir pour oublier. Le mausolée n’est plus là, mais son ombre plane toujours sur cette place vide au milieu du parc, comme si on avait détruit l’ancien régime sans construire la démocratie à la place », pense l’artiste-architecte Delcho Delchev qui n’a quant à lui pas fait vœu de neutralité.

Membre de Transformatori, un collectif d’artistes, d’architectes et d’urbanistes créé en 2009 pour réfléchir sur l’espace public, Delchev regrette le manque d’audace du pouvoir actuel : « Le gouvernement n’aime pas la période communiste, mais adore l’époque des Monarques, entre la fin de l’ère ottomane (vers 1878), et le début de la Première Guerre mondiale. » Il a essayé de rebâtir ce style sur le boulevard Vitosha, la principale artère commerciale piétonne. Résultat : ce lieu flambant neuf a déjà des allures démodées alors qu’il aurait pu servir de terrain d’expérimentation à la nouvelle garde d’architectes. »  

 

En rajouter une couche 

Transformatori a été mandaté par la municipalité de Sofia pour repenser un monument construit en plein cœur de la ville il y a une trentaine d’années, à l’occasion des célébrations des 1300 ans de la création de l’État bulgare. L’œuvre de 35 m de haut est mal aimée depuis sa création, car jugée hideuse et trop abstraite par la population, raconte Delcho Delchev. À la suite d’un appel à idées, son équipe a choisi d’utiliser le monument comme un écran 3D pour projeter des films d’animation. La municipalité, séduite par les coûts minimes de l’opération, et l’auteur, soulagé que son œuvre initiale ne soit pas entaillée, n’ont pas été durs à convaincre, et la création a remporté un vif succès. 

Jusqu’au retour de la controverse : on n’efface pas un passé compliqué si facilement. Le conseil municipal a finalement fait machine arrière et, fin 2014, s’est prononcé à l’unanimité pour la destruction de l’œuvre détestée. « Nous avons fait l’erreur de ne pas proposer un projet plus durable dans la foulée de l’engouement général provoqué par cette reconversion éphémère », regrette Delcho Delchev sans s’avouer vaincu. Pour sauver le monument, toujours debout à l’heure actuelle, le collectif propose d’y installer un musée de l’histoire du lieu, en plus d’ouvrir les caves creusées en dessous pour y tenir des évènements artistiques et commerciaux. 

 

Jongler avec les époques

Si la Bulgarie semble parfois bafouiller avec son passé proche, c’est qu’elle jouit d’un éclectisme patrimonial certain, hérité au fil des millénaires. En plein centre-ville de Sofia, on s’étonnera de l’enchevêtrement des vestiges d’une ancienne forteresse romaine avec une église médiévale, une source d’eau chaude naturelle, un centre commercial de style communiste et une station de métro !

« Habiter une ville avec des racines aussi lointaines nous confère à tous une grande responsabilité. Ainsi, les Sofiotes ont dû être très patients quand les travaux d’excavation pour le métro stagnaient à cause des découvertes archéologiques multiples », relate Svobodna Vrantcheva, architecte et fondatrice d’une chaire de spécialisation en patrimoine historique et culturel à l’Université de Sofia. 

Chargée de la restauration d’un quartier historique de la capitale, l’architecte met un point d’honneur à intégrer les résidents dans la prise de décision, et ce, dès les études préliminaires. Un credo d’autant plus nécessaire que la chute du régime communiste a provoqué une grande libéralisation, laissant la gestion des bâtiments à des propriétaires souvent âgés et démunis. Travailler de concert permet de rénover le tissu urbain dans son ensemble, tout en renforçant la pression pour que le gouvernement alloue des rabais fiscaux aux propriétaires qui jouent le jeu. 

De ces consultations populaires est ressortie une opinion publique critique et fort sensible aux interventions sur le bâti traditionnel, notamment quand il est question de construire de grandes tours en verre qui ne respectent pas l’environnement bâti existant. « Penser en fonction de l’atmosphère générale est primordial pour éviter que des édifices remarquables soient complètement déshabillés de leur contexte historique », affirme Svobodna Vrantcheva.

Plus étonnant : le préjugé selon lequel les Bulgares n’affectionneraient pas vraiment les quartiers préfabriqués construits pendant la période communiste et qui fourmillent dans tout le pays a été battu en brèche. Tout en souhaitant un rafraîchissement extérieur, les personnes consultées se sont montrées assez satisfaites de ces immeubles aux espaces intérieurs bien pensés, et qui leur permettent de vivre près d’une grande ville à moindre coût. Dans la périphérie de Sofia, une grande opération de rénovation de façades subventionnée par le gouvernement est d’ailleurs en cours depuis plus d’un an. L’objectif est double : d’abord, mieux isoler les bâtiments, puis améliorer le niveau architectural global, tout en s’affranchissant indirectement de l’esthétique communiste.

 

 

Maison du Parti communiste, Mont Buzludzha (Bulgarie).
Photos : Lucas Dupré

Deux poids deux mesures

En effet, les Bulgares – tout comme les guides touristiques – ont encore du mal à percevoir un intérêt architectural dans cet héritage. Et force est de constater que dès qu’il s’agit de mettre la main à la pâte ou au porte-monnaie pour préserver les sites, certaines époques l’emportent sur d’autres. Les fonds décernés par l’Union européenne, dont la Bulgarie est membre depuis 2007, sont dirigés vers les sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO comme les cités antiques de Nessebar et Sozopol, le monastère de Rila du 10e siècle ou les tombeaux de l’époque thrace. Et depuis que Plovdiv, plus vieille ville d’Europe encore peuplée, a été désignée capitale européenne de la culture en 2019, on ne cesse de bichonner ses vestiges. Pendant ce temps, des bâtiments jugés « totalitaires », mais reconnus comme « chefs-d’œuvre » par des experts se détériorent faute d’intérêt.

« L’architecture de l’époque communiste n’est pas encore intégrée dans le patrimoine », pense Natasha Pakker, architecte responsable de la coopération franco-bulgare entre l’École de Chaillot, à Paris, et l’Institut national du patrimoine culturel immobilier, à Sofia. Depuis 10 ans qu’elle coordonne ce programme qui forme une trentaine d’architectes bulgares par session, elle remarque que très peu d’étudiants travaillent sur cette période : « Ils ne veulent pas être catalogués comme nostalgiques du communisme. Les esprits changent, mais il ne faut pas les bousculer. »

Au final, la réappropriation de ce patrimoine récent se fera peut-être de façon spontanée, à l’image du monument à l’armée soviétique, à Sofia. Depuis 2011, celui-ci a été détourné une demi-douzaine de fois comme tribune revendicative par les artistes de rue. Les statues des vaillants soldats ont été tour à tour peinturlurées à l’effigie de superhéros américains, aux couleurs du drapeau ukrainien, ou affublées des masques d’Anonymous ou des bonnets de Pussy Riot. Et pendant que l’ambassade de Russie, très vigilante quant au respect de ses mémoriaux de guerre à l’étranger, crie au vandalisme et impose un nettoyage à haute pression à chaque intervention, d’autres y voient plutôt une forme d’art engagé.

Devenir le reflet de la société actuelle, n’est-ce pas là une consécration absolue pour ces monuments et bâtiments d’une époque révolue ?

 

 

Dimitrovgrad, la petite ville modèle

Théâtre à Dimitrovgrad (Bulgarie). Photo: Svilen Enev

Boudée par les circuits touristiques classiques, Dimitrovgrad, qui compte à peine 40 000 résidents, fait pourtant figure de musée grandeur nature pour les amateurs de vestiges communistes.

Beaucoup de villes bulgares ont été rebaptisées après la chute du régime communiste. Pas Dimitrovgrad, érigée à toute vitesse selon les souhaits de Georgi Dimitrov, le fondateur de la Bulgarie communiste. Il n’aura fallu que cinq mois entre la décision officielle de créer de toutes pièces cette cité sur une plaine fertile située à 220 km au sud de Sofia et son inauguration en 1947. Pas moins de 50 000 jeunes venus des quatre coins du pays s’étaient retroussé les manches pour bâtir cette vitrine de l’idéologie du régime derrière le slogan « Nous construisons la ville, la ville nous construit ».

Les deux architectes de cette « ville programmée », Liouben Tonev et Petar Tachev, ont respecté à la lettre le manuel de la cité communiste parfaite en s’appuyant sur la méthode du zonage structuro-fonctionnel, c’est-à-dire en prenant en compte tous les besoins d’une société : climat, culture, transport, production, habitat et loisirs. En résultent de grands squares servant aux rassemblements patriotiques desservis par de larges avenues rectilignes bordées d’immeubles d’appartements, le tout délimité par une ceinture verte qui fait la jonction avec d’immenses usines, dont une cimenterie qui fut bien utile pour la réalisation de l’ensemble !

Seul besoin exclu de la planification : le commerce, une activité censée disparaître avec le communisme. Un comble quand on sait que la ville, située sur la route d’Istanbul, est devenue l’un des carrefours d’affaires les plus influents de la région avec son immense marché en plein air.

Karl Marx avait dit : « L’humanité se sépare de son passé en riant. » Georgi Dimitrov doit rire jaune.