Esquisses, vol. 26, no 4, hiver 2015-2016

Accès aux matériaux durablesEn vert et contre tous

Siège social de STGM, certifié LEED Platine, Québec, STGM. Photo : Stéphane Groleau


En théorie, les architectes disposent de tous les outils pour construire des bâtiments durables. Sauf que le manque de distributeurs et la taille réduite du marché québécois forcent souvent les professionnels à revoir leurs ambitions vertes.

Pascale Guéricolas

 

En 2006, la firme BGLA choisit des panneaux d’isolant en paille pour la rénovation du Centre culture et environnement Frédéric Back à Québec, qui souhaite un projet exemplaire. Catastrophe, la fameuse paille prend l’eau lors de l’intervention des pompiers pour arrêter un incendie sur le chantier. Et faute de matériau disponible chez le fabricant, très artisanal, les travaux prennent du retard.

Des anecdotes sur les difficultés d’approvisionnement en matériaux verts, l’architecte Karl Loeffler, de BGLA, en a plein ses tiroirs. Pour un projet qui nécessitait du cèdre blanc, un matériau très résistant aux intempéries et aux insectes, il a dû faire appel à un bûcheron capable de travailler à l’ancienne, avec un cheval, pour récolter ce bois qui se prête très mal aux coupes forestières pratiquées à grande échelle.

Autre exemple, les panneaux Kirei. Prisés en menuiserie architecturale pour la fabrication de revêtements muraux ou de parquets, ils sont faits de tiges de sorgo cultivé dans l’Ouest canadien. A priori, cette céréale correspond aux normes LEED, car elle pousse très rapidement, ce qui la rend facilement renouvelable. Son prix, cependant, reste prohibitif étant donné la faible taille du marché québécois.

 

Une étiquette galvaudée

Au fil du temps, Karl Loeffler a appris à trouver des solutions de rechange à ses premiers coups de cœur écolos. Et aussi à bien s’informer sur les caractéristiques vertes des matériaux offerts sur le marché. « Tous les manufacturiers vont vous dire que leurs produits sont très écologiques, mais dans les faits, peu se distinguent vraiment », note-t-il.

Jean Tardif, architecte du cabinet Blouin Tardif à Montréal, en arrive à la même conclusion. Reconnaissant que LEED a permis d’aborder la construction d’une nouvelle façon, l’architecte constate aussi que, sur les chantiers, plusieurs matériaux remplissent les exigences du label sans beaucoup d’innovation. Il leur suffit en effet d’un certain pourcentage de matière recyclée pour être estampillés verts.

Exemple patent, l’acier recyclé. Oui, certains matériaux en contiennent bien 25 %, souligne Joël Courchesne, un architecte qui a contribué à adapter ici la certification LEED américaine au sein du Conseil du bâtiment durable du Canada. Mais il fait remarquer que l’acier en question provient souvent de Turquie, de Russie ou de Chine... Pas exactement un achat local ! Certaines technologies vertes ont bel et bien été élaborées au Québec, mais leur prix rebute les constructeurs. Et comment faire accepter de remplacer le ciment Portland par des cendres volantes ou du verre lorsqu’on sait que le temps de séchage sera plus long, et donc que cela risque de retarder le chantier et de coûter plus cher ? « Au royaume du plus bas soumissionnaire, ce n’est pas toujours facile de faire des choix écologiques », dit en soupirant Joël Courchesne. 

 

Beaux principes à l’épreuve

Faute d’un marché de taille suffisante au Québec, certains produits comme les isolants en laine de mouton, en chanvre ou en lin demeurent rares. Pour réaliser leurs ambitions vertes, les concepteurs n’ont d’autres choix que de s’armer de patience et de faire des recherches constantes pour trouver des produits tel l’isolant Naturchanvre, dont le seul point de vente est situé à Rimouski.

La recherche de matériaux recyclés pour le nouveau bâtiment qui abrite le cabinet St-Gelais Montminy, actuellement en processus de certification LEED Platine, n’a pas été une mince affaire non plus. En l’absence d’un réseau commercial de matériaux à recycler, les architectes ont dû rester à l’affût de travaux de démolition. C’est ainsi qu’ils ont pu récupérer le bois de maisons beauceronnes pour des murs intérieurs. « On a aussi utilisé le verre d’anciennes vitrines de musée, ainsi que les modules de cuisine de notre ancien cabinet, raconte l’architecte Stéphan Langevin. Il faut être conscient que cela revient souvent plus cher que d’acheter du neuf, car toutes ces opérations demandent du temps. »

La situation géographique des architectes québécois peut aussi venir à bout des meilleures intentions. Parlez-en à Guy Leclerc, du Groupe conseil Artcad à Rouyn-Noranda. Implanté en pleine région forestière, il voit le bois partir vers les grands centres, puis revenir en Abitibi avec un prix majoré en raison de ce double transport. « Les scieries réservent leurs produits à de gros fournisseurs, et il est difficile pour nous d’obtenir des essences moins exploitées comme le cèdre ou même de gros volumes de deux par quatre. »

Proposer un concept où le bois domine pour un projet commercial devient alors risqué tant les délais d’approvisionnement sont longs : pour être sûr de disposer de poutres en quantité suffisante, il faudrait quasiment les commander avant même de dessiner le moindre plan, illustre Guy Leclerc.

Mais tout n’est pas noir pour autant. Karl Loeffler remarque, comme beaucoup de ses collègues, que d’énormes progrès ont été accomplis dans les produits de finition. Les peintures sans composés organiques volatils, les huiles écologiques, de même que les tapis et les gypses fabriqués avec un fort pourcentage de matière recyclée se trouvent assez facilement aux quatre coins du Québec.

 

Progrès en marche

Des architectes comme Maryse Leduc, spécialisée dans les maisons écologiques, apprécient la disponibilité de ce genre de matériaux, même à l’extérieur des grands centres. Elle n’hésite d’ailleurs pas à inclure dans le devis les noms des personnes-ressources ainsi que les fiches techniques pour faciliter la tâche aux entrepreneurs. Une façon pour elle de couper l’herbe sous le pied aux constructeurs pour lesquels bâtir vert rime parfois avec surfacturation. « Selon les régions, certains entrepreneurs ont tendance à exagérer leurs tarifs dès qu’ils sentent qu’on sort un peu de la pratique standard », fait-elle remarquer, évoquant en outre les coûts liés au tri des déchets sur le chantier.

Danielle Godbout, architecte et fondatrice de DG3A, utilise souvent des panneaux faits de fibres recyclées ou des tapis composés en partie de bouteilles de plastique. Par contre, elle constate aussi qu’obtenir de l’information sur la provenance exacte des matériaux ou analyser les différentes étapes de production d’un produit étiqueté vert peut se révéler compliqué.

Conscient de cette difficulté, l’ancien président de l’Ordre, André Bourassa, de Bourassa Maillé architectes, veut aider ses collègues à se documenter. En octobre dernier, il a participé à l’organisation du premier Rendez-vous des éco-matériaux, à Asbestos, afin de mettre en contact des professionnels et des fournisseurs québécois et français spécialisés dans des matériaux issus de substances renouvelables ou recyclables.

Il a par ailleurs monté un projet avec la MRC des Sources, au nord-est de l’Estrie, afin d’évaluer la valeur énergétique de différents assemblages de matériaux dans les murs. Jusqu’à présent, les fabricants testent seulement leurs propres produits sans s’intéresser à l’effet isolant que peut créer une combinaison de matériaux. De petits volumes non habités de la grandeur d’une pièce, construits au printemps 2016, serviront à tester l’association du bois, de la paille et du placoplâtre. Ils permettront de réaliser des mesures précises de l’énergie requise pour le chauffage et, donc, des qualités isolantes des matériaux combinés. Les résultats seront ensuite diffusés afin de donner de nouvelles pistes aux architectes. Par exemple, on peut améliorer l’efficacité énergétique en sachant que des matériaux comme le bois deviennent des masses thermiques quand on exploite leur épaisseur. « On aime dire que 95 % de nos maisons sont construites en bois, mais dans les faits, elles contiennent surtout du polyuréthane, de la fibre de verre et du plastique », explique André Bourassa.

Comme quoi les gains environnementaux ne dépendent pas que du choix des matériaux,
si verts soient-ils, mais aussi de leur utilisation.

 

 

Recherche d’écomatériaux : par où commencer ?

Le site de l’organisme québécois Écohabitation répertorie des fournisseurs en précisant les caractéristiques techniques de leurs produits, ainsi que leurs qualités et défauts.

Le site du Conseil du bâtiment durable du Canada fournit un calendrier des évènements relatifs à la construction durable ainsi que des liens vers des sites spécialisés.

Le site américain Building Green publie notamment des articles sur les différents matériaux verts sur le marché, tandis que sa section GreenSpec contient un répertoire de fournisseurs.

Sur le site de l’OAQ, le calendrier annonce régulièrement des activités de formation portant sur les matériaux durables.