Esquisses, vol. 26, no 4, hiver 2015-2016

Le modèle EdmontonTolérance zéro

Les architectes québécois qui rêvent de laisser libre cours à leur audace devraient regarder vers l’Ouest. Aiguillonnée par son fougueux architecte en chef, la Ville d’Edmonton veut désormais des bâtiments municipaux qui joignent l’utile au formidable.

Christine Lanthier

 

Un pavillon de parc tapissé de miroirs déformants. Un écocentre orné de murales dignes d’une galerie branchée. Une gare d’autobus arborant une mosaïque géante. On ne pense pas spontanément à Edmonton comme à une ville d’architecture, mais depuis quelques années, la capitale albertaine plante ici et là des projets qui surprennent.

On ne parle pas d’œuvres phares, mais bien de bâtiments publics d’envergures diverses – du centre de loisirs jusqu’à la caserne de pompiers en passant par les vespasiennes – dont les lignes ont été confiées à des concepteurs parmi les plus allumés au pays.

L’étincelle a jailli en 2005, avec une déclaration-choc du maire de l’époque, Stephen Mandel : « Notre tolérance pour l’architecture de merde est maintenant de zéro », avait-il dit, froissant sûrement quelques oreilles au passage. Au-delà du coup d’éclat, des mesures concrètes ont suivi, relate Carol Bélanger, architecte en chef à la Ville. Il mentionne entre autres l’instauration d’un comité de design composé de professionnels, qui évalue les projets en cours.

L’entrée en vigueur, en 2010, du New West Partnership Trade Agreement a par ailleurs permis à Carol Bélanger de prendre Stephen Mandel au mot. Cette entente entre les provinces de l’Ouest oblige notamment les gouvernements, les sociétés d’État et les municipalités à émettre des appels d’offres publics sans restriction géographique pour les projets au-delà d’un certain seuil budgétaire. « Avant cela, tous nos appels d’offres étaient fermés. On s’en tenait à une liste de cinq ou six architectes. » ‘

Mais aujourd’hui, un seul appel d’offres peut se traduire par trois fois plus de soumissions. Et puisque, contrairement aux municipalités québécoises, les villes albertaines ne sont pas contraintes par un système qui favorise l’offre la plus basse, l’architecte en chef a eu toute la latitude voulue pour favoriser l’innovation dans les bâtiments municipaux – en respectant ses limites budgétaires de surcroît. « Nous payons de toute façon, que le consultant soit médiocre ou excellent, alors nous visons le meilleur rapport qualité-prix pour nos citoyens. »

 

Mutation tranquille

Ce changement de cap a rencontré peu de résistance à Edmonton, si ce n’est de la part de certains bureaux d’architectes qui se sont plaints de perdre leur relation privilégiée avec l’appareil municipal. « Mais comme notre processus est très transparent, ils ne pouvaient pas nous reprocher quoi que ce soit. »

Des firmes de la région, mises en concurrence avec celles de tout le pays, voire du monde, ont pu aussi se sentir menacées, concède Carol Bélanger. Cela dit, lorsqu’un bureau de l’extérieur se voit octroyer un contrat, il est fréquent qu’il doive compenser sa méconnaissance des us locaux en s’associant avec un partenaire du cru.

« Il y a beaucoup d’architectes talentueux au Canada, et nous voulons les attirer à Edmonton. En accordant de l’importance à la qualité du design, nous leur permettons de réaliser les projets qui correspondent à leurs aspirations », souligne l’architecte en chef.

Bibliothèque Calder, Edmonton (Alberta), The Marc Boutin Architectural Collaborative et Atelier TAG. Illustration : Atelier TAG

Tri qualitatif

La sélection des architectes se fait en trois étapes. La première consiste en une demande de qualification (request for qualification ou RFQ), suivant une invitation ouverte à tous publiée dans le site purchasingconnection.ca. Les dossiers reçus sont examinés par un comité composé de professionnels de la Ville et de représentants du service concerné (ex. : les bibliothèques). Trois critères principaux guident la sélection : l’expérience pertinente de la firme et celle de ses sous-traitants, notamment en ce qui a trait aux projets LEED; les compétences en matière de rendu et de dessin technique; ainsi que les prix remportés et le rayonnement médiatique.

Les mêmes grandes firmes ne se retrouvent-elles pas toujours parmi les finalistes ? « Non, parce que les prix d’architecture, qui jouent dans notre choix, ne leur sont pas forcément décernés », précise Carol Bélanger. De plus, il existe deux catégories de projets, déterminées en fonction d’un seuil d’honoraires : ceux de moins de 75 000 $ et ceux de 75 000 $ à 250 000 $. Les firmes ne peuvent soumis­sionner que dans une seule catégorie, ce qui fournit aux bureaux moins connus l’occasion d’émerger.

Au terme de la première sélection, cinq firmes sont invitées à soumettre une demande de proposition (request for proposal ou RFP). « On reprend alors l’évaluation en ajoutant les critères de la méthodologie, de la compréhension du projet et des honoraires. » Mais pas question de favoriser le moins-disant puisque la Ville a choisi d’appliquer le tarif d’honoraires de la province, et un soumissionnaire qui s’en écarte trop perd des points. « On ne peut pas acheter le projet », lance Carol Bélanger. Cette approche demeure toutefois l’exception en Alberta, ajoute-t-il. « La plupart des plus petites villes se contentent de l’offre la plus basse. »

Les trois finalistes issus du deuxième écrémage sont enfin invités à présenter leur projet oralement, ce qui offre au comité l’occasion de demander toutes les précisions dont il a besoin pour couronner le gagnant.

La procédure ne ressemble-t-elle pas à s’y méprendre à un concours d’architecture ? Peut-être, mais « sans jury et sans que les soumissionnaires aient à fournir un projet complet. On leur demande plutôt une esquisse ». ‘

La Ville ne s’en est pas moins initiée aux concours en 2011, en organisant une mise en concurrence ouverte et anonyme pour la conception de cinq pavillons de parcs. « Nous voulions commencer avec quelque chose de petit, relate Carol Bélanger. Nous avons reçu 139 candidatures de partout au Canada. Nous sommes très heureux du résultat et nous pourrons éventuellement répéter l’expérience avec un plus grand projet. »

Pavillon du parc Borden, Edmonton (Alberta), gh3. Photo : Raymond Chow, gh3

Perspective québécoise

La Montréalaise Manon Asselin est bien placée pour comparer les concours d’architecture avec la procédure adoptée à Edmonton. En plus d’avoir participé à une quinzaine de concours au Québec, elle a été invitée par son confrère Marc Boutin, de Calgary, à collaborer à une proposition pour la bibliothèque Calder d’Edmonton. Leur concept a remporté la faveur du comité et, au moment d’écrire ces lignes, la construction était sur le point de débuter.

Selon elle, la manière Edmonton représente une démarche valable pour faire émerger la qualité. « Qu’on ait eu le projet à la suite d’une entrevue ou d’une deuxième phase de concours ne change pas notre façon de travailler. On fait toujours des expérimentations. Quant aux autres projets que j’ai vus à Edmonton, je n’ai pas trouvé qu’ils étaient moins expérimentaux que des projets de concours. Ce sont des projets de qualité, qui ressortent. »

Elle déplore toutefois que cet engouement pour le design ne se reflète pas dans l’espace public de la capitale albertaine. « Ce qui manque à Edmonton, c’est un plan urbain. Il se fait des choses intéressantes, bâtiment par bâtiment, mais c’est comme si rien ne les reliait. »

Cela dit, la population profite bel et bien des nouvelles installations, note Manon Asselin, se rappelant sa visite du Commonwealth Centre, qui comprend notamment des piscines, un gym, une bibliothèque ainsi que le centre d’entraînement des Eskimos, l’équipe de football locale. « C’était un mardi soir et l’endroit était plein à craquer. Il y avait beaucoup de jeunes, des familles avec des enfants dans les barboteuses. La plupart étaient des membres des Premières nations. On voyait que tous ces gens, même s’ils sont issus d’une communauté moins favorisée, avaient compris que ces bâtiments-là sont pour eux. » 

S’il y a un aspect dont le Québec pourrait s’inspirer, croit Manon Asselin, c’est la possibilité offerte aux jeunes architectes de s’illustrer dans le cadre de projets de moindre envergure. « Il y a 20 ans, nous avons eu la chance de participer à des concours provinciaux anonymes, mais le ministère de la Culture n’en fait plus. À présent, il faut avoir cinq projets construits au cours des cinq dernières années pour participer. Ça devient très difficile d’émerger pour un jeune bureau. » Comment s’appelle le film déjà ? Go West, Young Man.

En-tête : Pavillon du parc Borden, Edmonton (Alberta), gh3. Photo : Raymond Chow, gh3

 

 

Ecocentre Kennedale, Edmonton (Alberta), DIALOG Photo : Tom Arban

Grille d’évaluation des soumissionnaires finalistes, Ville d’Edmonton

Expérience de la firme principale
20 points

+

Expérience des sous-traitants
20 points

+

Compétences conceptuelles et techniques
20 points

+

Méthodologie
20 points

+

Compréhension du projet
10 points

+

Honoraires
10 points

 

 

Commonwealth Centre (centre de loisirs et centre d’entraînement des Eskimos), Edmonton (Alberta), MacLennan Jaunkalns Miller Architects (MJMA) et HIP Architects en consortium. Photo : Tom Arban