Esquisses, vol. 26, no 4, hiver 2015-2016

Les ambitions de la relèveLa promesse de l'aube

En-tête : « Le Pont des festivals », Sorel-Tracy, Jérôme Descheneaux, Exposition des finissants 2015 de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal


Ils ont entre 20 et 35 ans. Ils sont étudiants en architecture ou fraîchement diplômés. À l’aube de leur carrière d’architecte, Esquisses les a interrogés sur leurs attentes, leurs espoirs et leurs ambitions.

Rémi Leroux

 

Les six architectes en herbe que nous avons approchés font le même constat : leurs études ne les préparent pas suffisamment à la réalité du métier d’architecte. Pour Iris Bouëtiez, en troisième année à l’École d’architecture de l’Université McGill et stagiaire dans plusieurs bureaux durant ses études, « il y a une grande déconnexion entre ce qu’on nous apprend et le quotidien d’un architecte en bureau ». Selon elle, les étudiants sont davantage « formés à conceptualiser plutôt qu’à élaborer concrètement un projet ».

Laurent Mercure, qui a terminé sa maîtrise en décembre 2014 à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, considère que cette dichotomie, de même que l’absence de stage obligatoire, n’aide pas les étudiants à se lancer sur le marché du travail. Il a réussi à trouver un emploi dès la fin de ses études, mais ce n’est pas le cas de plusieurs de ses camarades de promotion.

 

Partir sa boîte

Travailler à son compte ? L’idée revient souvent chez les étudiants, même s’ils sont conscients du défi que cela représente. « C’est sans doute le rêve que tous les étudiants en architecture caressent, suppose Thierry Syriani, en troisième année à l’École d’architecture de McGill, mais ce n’est pas pour demain, en ce qui concerne la plupart d’entre nous. » Merit Shokry, dans la même promotion que Thierry, explique que les enseignants leur apprennent à ne pas être pressés. « Nous n’aurons pas le titre d’architecte dès la fin de nos études et nous ne pourrons pas être associés avant plusieurs années, mais en même temps, nous n’avons que 20 ans. »

« Je veux continuer à m’enrichir auprès des autres avant de songer à fonder mon propre bureau », renchérit Laurence St-Jean, inscrite à la maîtrise simultanée en architecture et design urbain à l’Université Laval.

Ariane Côté-Bélisle a reçu son diplôme de l’Université de Montréal au printemps 2015. Depuis, elle s’est jointe à une petite équipe et travaille à plein temps. Elle aussi envisage de créer sa firme à plus ou moins long terme, mais, affirme-t-elle, « c’est vraiment quelque chose que je ferai en association. La collaboration est essentielle dans notre profession; avec d’autres architectes, oui, mais aussi avec d’autres corps de métier : des entrepreneurs, des ingénieurs, des urbanistes ».

Michel Languedoc, vice-président – Grands projets chez Ædifica, confirme que travailler à son compte n’est pas une mince affaire : « Les étudiants ne sont pas formés à un volet très important de la profession qui est le commerce de l’architecture : comment avoir un bon système comptable, apprendre à s’associer, à fonder un bureau... » Autant d’aspects qu’ils découvriront au gré de leurs expériences. Mais en cours de route, ils peuvent avoir le sentiment de ne pas maîtriser tous les rouages du métier, croit l’architecte.

 

La part sociale de l’architecture

Comment faire face à cette « réalité commerciale de l’architecture » qui fait en sorte que, bien souvent, les projets qui font vivre ne sont pas les projets dont peuvent rêver les jeunes architectes ? De ce point de vue, Iris est lucide : « On grandit en observant les grandes figures de l’architecture, le mythe de l’architecte qui travaille seul et qui, en deux coups de crayon, imagine un monde nouveau. Bien sûr, j’aimerais signer un bâtiment qui laisse une trace, mais je me rends compte qu’être connue n’est pas forcément ce qui fait avancer l’architecture. La dimension collective de notre profession a plus d’impact que la notoriété individuelle. » ‘

« Je n’ai pas de rêve associé à la renommée, avoue Ariane. Pour moi, ce qui serait super valorisant, c’est que le bâtiment que j’ai créé soit aimé et promu par ses habitants, par la communauté. À mon avis, c’est la meilleure manière de le rendre pérenne. » 

La jeune femme se dit par ailleurs très attachée à « la part sociale de l’architecture, à comment celle-ci peut influencer les usagers et répondre à leurs besoins ». Une vision à laquelle Michel Languedoc adhère pleinement : « À l’école, on ne vous dit pas forcément comment dessiner la maison, la bibliothèque, l’hôpital. C’est donc très important de retourner à la base et de comprendre avant tout les besoins des usagers. »

« Le Pont des festivals », Sorel-Tracy, Jérôme Descheneaux, Exposition des finissants 2015 de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal

Les petits changements

Pour Martin Tanguay, 35 ans et récent diplômé de l’École d’architecture de l’Université de Montréal, cette dimension se traduit par une volonté de « parvenir à améliorer le fameux vivre ensemble ». L’architecture est pour lui le moyen de « faire une différence dans le quotidien des gens ». Tous les étudiants interviewés partagent d’ailleurs ce désir de participer à améliorer le cadre de vie. « Faire des petits changements », pour Iris. « Transformer de façon subtile la façon dont les gens vivent », pour Laurent.

Antonin Labossière, architecte associé de la firme Rayside Labossière, n’y voit pas un manque d’ambition, mais plutôt une certaine forme de maturité : « Travailler à l’échelle humaine, j’y crois à 200 %. Nous vivons une époque qui permet de penser l’architecture de cette façon. Nous ne sommes plus dans les années 1970 où chaque projet, ou presque, allait avoir une influence sur toute une ville. »

 

Local ou global ?

Pour autant, les futurs architectes ne ferment pas la porte à une certaine forme de mobilité. C’est le cas en particulier des étudiantes de McGill. « Si l’architecture doit me mener au Japon ou en Égypte, j’irai », explique Merit. « Nous sommes conscients que notre premier emploi sera sans doute de tracer des plans, affirme Iris, mais nous avons le choix : tracer des plans au Québec ou au Viêtnam ? » Une vision qui ne surprend pas Antonin Labossière : « Pour les étudiants de McGill, qu’ils soient en architecture ou dans n’importe quel programme, leur bassin potentiel de travail, c’est le monde, et ils n’ont pas peur de se confronter à cette réalité. » 

À l’inverse, et même si elle reste ouverte à des offres qui pourraient l’amener à se déplacer, Laurence apprécie de connaître les enjeux d’aménagement de Québec, ville où elle réside et étudie : « C’est un beau défi de participer à rendre la ville encore plus belle et plus vivante. Et il y a encore tant à faire. »

« Paysage rassembleur – promenade piétonne au Faubourg Boisbriand », Kevin Lévesque, Exposition des finissants 2015 de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal

Des voix à faire entendre

La jeune femme croit par ailleurs au rôle central des citoyens dans l’évolution des projets d’architecture ou d’aménagement urbain. Elle souhaite que leur voix et leur expérience soient davantage entendues des décideurs politiques, des architectes et des promoteurs. Présidente de l’association étudiante de l’École d’architecture de l’Université Laval (ASSÉTAR), Laurence espère pouvoir concilier sa pratique professionnelle et son implication dans la société pour faire valoir « tous les bienfaits de l’architecture ».

Cette dimension plus politique de la profession montre, selon Antonin Labossière, que l’architecte doit également être un bon pédagogue, capable de mobiliser et de convaincre. « Nous ne sommes pas les seuls à avoir de bonnes idées, et plusieurs bonnes idées peuvent aussi être contradictoires. »

Tous les étudiants que nous avons interrogés partagent par ailleurs un autre constat : l’architecture au Québec est en mal de reconnaissance, et le métier d’architecte n’est pas suffisamment valorisé, y compris sur le plan de la rémunération (voir « Échange de vues »). « Quand on se compare du point de vue salarial avec d’autres professions, il y a quelque chose qui ne marche pas », estime Ariane.

Laurence, elle, n’en est que plus résolue à s’engager en faveur de la profession. En 2014, son association étudiante, soutenue par le Regroupement des jeunes architectes pour une ville à l’échelle humaine, a pris position sur le projet Le Phare, à Québec. Michel Languedoc y voit une implication « perspicace ». Pour Laurence, c’est une belle manière de « faire valoir notre expertise en tant qu’architecte ».

 

 

« Quartier de la Dominion Bridge», Montréal, Catherine Marchand, Exposition des finissants 2015 de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal