Esquisses, vol. 30, no 2, été 2019

Juger de la qualité architecturaleUn beau défi

Plus de 100 dossiers de candidature à examiner, 13 prix et trois mentions à décerner, deux journées à délibérer: l’attribution des Prix d’excellence en architecture, c’est toute une aventure! Les quatre membres du jury 2019 reviennent sur leur expérience.

par Anne-Hélène Dupont

Lorsque l’OAQ a approché l’animatrice Pénélope McQuade pour lui demander de prendre part au jury des Prix d’excellence en architecture (PEA) en tant que représentante du public et animatrice du gala de remise des prix, c’est la volonté d’approfondir ses connaissances en matière d’architecture qui l’a poussée à accepter ce double mandat. «L’architecture est un domaine dont on parle trop peu, dit-elle. J’ai abordé ma participation au jury comme une occasion d’apprentissage.»

Pour l’architecte néerlandais Robert-Jan van Santen, le point de vue du public est d’ailleurs important pour juger de la qualité d’une œuvre. «Il faut que ça plaise, que le grand public y adhère», affirme l’associé du bureau d’études en ingénierie des façades VS-A, qui a assumé cette année la présidence du jury, à l’invitation du conseiller professionnel des PEA, le directeur de l’École d’architecture de l’Université Laval, Jacques White.

Une nouveauté en 2019: le jury comptait quatre membres, plutôt que cinq comme les années précédentes. «Je m’attendais à ce que les discussions soient plus courtes, mais au contraire, elles ont eu tendance à se prolonger. Peut-être parce qu’à quatre, il est plus difficile de faire pencher le bateau d’un côté ou de l’autre», observe Jacques White, en soulignant du même souffle la richesse des discussions au cours de ces deux journées.

Plaisir et rigueur

Évaluer les 104 candidatures de cette cuvée représentait une tâche colossale. «Absorber toute cette information est un vrai défi, reconnaît le conseiller professionnel des PEA. Les membres du jury doivent être bien préparés en amont des délibérations, et c’était le cas cette année.»

Pour y arriver, Pénélope McQuade a adopté une approche axée sur l’expérience du lieu. «J’ai consulté les textes et les photos en imaginant comment je me sentirais dans l’édifice», explique-t-elle.

Pour l’architecte Marie-France Stendahl, l’examen des projets concrétisés s’est révélé un «pur bonheur». «J’en regardais quelques-uns chaque soir, relate-t-elle. Je me suis régalée!» Cette Québécoise, qui prati­que l’architecture en Suède au sein du cabinet White Arkitekter, a vu dans sa participation au jury des PEA une occasion en or de se plonger dans les réalisations architecturales actuelles au Québec.

La chance d’observer un échantillon représentatif d’une année de production architecturale québécoise est aussi ce qui a attiré l’architecte montréalais Alain Carle dans l’aventure des PEA. Celui dont la pratique d’architecte se double d’un rôle d’enseignant-chercheur à l’Université de Montréal a adopté une approche rigoureuse pour ce mandat. «J’ai lu les textes avant de regarder les plans, pour finir avec les photos», explique-t-il.

Robert-Jan van Santen, lui, s’est dit surtout porté par le plaisir de la découverte. «Je suis bon public en matière d’architecture, admet-il. J’ai envie d’être surpris, et j’ai eu un plaisir fou à découvrir les projets.»

Des points de vue complémentaires

L’examen en groupe a vite révélé que chaque membre du jury avait ses propres priorités en matière de qualité architecturale.

Alain Carle porte une attention particulière aux liens que chaque bâtiment entretient avec son contexte urbain et social. «Certains projets ont une valeur sociale qui mérite d’être soulignée, même s’ils ne sont pas à l’avant-garde sur le plan esthétique», dit-il.

Marie-France Stendahl, pour sa part, accorde une grande importance à la conception – un héritage de ses années d’études en Suisse –, quoique ses travaux des 10 dernières années sur les changements climatiques en Arctique l’aient menée à revoir ses priorités. «Maintenant, l’aspect environnemental est ce qui prime pour moi», affirme-t-elle.

Robert-Jan van Santen, lui, pose un œil de lynx sur les détails et la qualité de l’exécution des plans. «Un détail réussi disparaît, mais un détail raté nous irrite au quotidien», explique-t-il. Lors des discussions, il s’est aussi montré sensible à l’ingéniosité des plans ainsi qu’au ratio entre les moyens déployés et les effets produits.

Tous s’entendent pour décrire les délibérations comme deux journées d’échanges bienveillants. «Ce jury a rassemblé des gens vraiment réceptifs aux idées des autres et animés par une volonté de consensus. Nous avons formé un véritable jury d’équipe», constate l’architecte néerlandais.

«Un bon jury dépasse l’accumulation d’opinions individuelles et en arrive par la discussion à générer une intelligence collective, confirme Jacques White. Cette année, ç’a été fort intéressant de ce point de vue. Une saine tension dans la discussion s’est maintenue jusqu’au dernier après-midi, où le jury a finalement attribué la plupart des prix. C’est assez inusité.»

La qualité sous tous ses angles

Certaines réalisations étaient animées par un souci poussé d’écoresponsabilité, d’autres par une sensibilité remarquable aux besoins de la communauté, d’autres encore par une vive originalité dans la conception: la qualité architecturale prend différentes formes et se manifeste dans des contextes variés, et le jury a cherché à rendre hommage aux multiples facettes qu’elle peut prendre. Elle peut aussi émaner de Montréal, de Québec ou des régions, comme elle peut être le fruit du travail de jeunes architectes inventifs ou de professionnels aguerris. «Ce qui unit tous ces prix, c’est la diversité que nous avons voulu représenter dans l’ensemble», résume Pénélope McQuade.

Le grand prix décerné à l’œuvre qu’est la bibliothèque municipale de Drummon­dville est emblématique de cette recherche d’équilibre. Ce qui lui a permis de se distinguer est sa capacité à conjuguer plusieurs critères de la qualité architec­turale: l’audace de sa proposition esthétique, une prise en compte judicieuse de son environnement urbain ainsi qu’un souci évident d’économie énergétique, le tout dans un bâtiment destiné à une large population.

«Je sens qu’on est dans une période où le métier s’installe, où les projets démontrent un véritable savoir-faire architectural, constate Alain Carle au terme de l’attribution des prix. Dans l’ensemble, les architectes québécois ont dépassé la seule fonctionnalité, mais ils ne font pas non plus dans le spectaculaire.»

La durabilité au premier plan

Si un critère a fait l’unanimité cette année, c’est l’inscription des œuvres dans le courant du développement durable. Sur le plan environnemental, le jury a porté une attention particulière aux stratégies permettant de réduire la consommation d’énergie – et, dans certains cas, d’en produire – et de respecter l’environnement naturel où s’implante le bâtiment.

«Le développement durable a aussi une composante sociale», rappelle Marie-France Stendahl. Elle se réjouit de la place accordée à cet aspect dans les PEA de 2019, qui ont primé des créations démocratisant l’accès à des bâtiments à la fois beaux et fonctionnels.

Cela dit, l’experte en développement durable aurait souhaité sentir un souci d’efficacité d’énergétique encore plus grand. «Plus j’avance dans mes recherches, plus j’ai un sentiment d’urgence. Nous n’en faisons pas assez, que ce soit au Québec ou ailleurs», dit-elle.

Des histoires à raconter

Le jury a par ailleurs déploré le manque d’information au sujet de la démarche qui sous-tendait chaque projet. «J’aurais voulu lire l’histoire du projet plutôt que sa description, dit son président. La commande, le développement d’une relation de confiance avec le client et l’entrepreneur, les raisons des différents choix des architectes… Tout le processus est important.»  

Alain Carle s’attendait aussi à recevoir davantage d’information sur la relation entre chaque projet et son environnement. «Peu de firmes ont présenté des dessins ou des textes qui démontraient une prise en charge plus large du territoire», regrette-t-il.

Élargir la réflexion

L’architecte montréalais invite en outre les concepteurs de projets résidentiels multifamiliaux et de bâtiments commerciaux, peu représentés parmi les dossiers reçus, à poser leur candidature aux PEA. «Je pense que les architectes de ces projets devraient les soumettre au jury, pour contribuer à la réflexion sur la qualité en architecture dans ces catégories», dit-il.

Les nombreuses facettes du travail architectural ont d’ailleurs été une découverte pour Pénélope McQuade: «J’ai appris à affûter mon regard, à réfléchir sur la conception des projets, les contraintes… Le jury des PEA m’a ouverte à l’importance globale de l’architecture, au-delà de la beauté d’un immeuble.»

 

Les membres du jury

Robert-Jan van Santen

Architecte, président du jury

Diplômé de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles, ce Néerlandais spécialisé en façades fête cette année les 30 ans du groupe de sociétés dont il est le fondateur. Les trois agences principales, situées à Lille (VS-A), à Hong Kong (VS-A.HK) et à Séoul (VS-A.KR), comptent aujourd’hui une soixantaine d’employés, dont sept associés et quatre partenaires. Atypique parmi les acteurs du marché de l’ingénierie et de l’enveloppe avec son profil d’architecte, il collabore régulièrement avec 200  agences d’architecture et passe aujourd’hui l’essentiel de son temps en Asie. Dans sa mire pour les prochaines années: le développement de l’enseignement universitaire de l’ingénierie de l’enveloppe. 

Photo : Jorge Camarotti

Pénélope McQuade, animatrice

Pénélope McQuade est une diplômée en communication de l’Université du Québec à Montréal, concentration journalisme. Dès 1993, elle prend part à différentes émissions télévisées et radiophoniques, dont Salut, bonjour, Le Grand Journal et Star Système. À partir de 2010, elle anime sur ICI Radio-Canada Télé des émissions nommées à plusieurs reprises au Gala des prix Gémeaux dans les catégories du meilleur talk-show et de la meilleure animation. Elle a également assuré l’animation de nombreux galas. Elle s’investit dans divers organismes, dont Le Chaînon, la Fondation Le Grand Chemin et la Fondation de l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.

Marie-France Stendahl, architecte

Marie-France Stendahl est une architecte canadienne diplômée de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (Suisse). Elle est chargée de projet et directrice du dévelop-pement des affaires au Canada de la firme suédoise White Arkitekter à laquelle elle se joint en 2006. Elle participe à plusieurs concours internationaux, dont Créer le corridor de biodiversité à Saint-Laurent, pour lequel White remporte le deuxième prix. La firme est également finaliste en 2017 du Défi des villes intelligentes à Yellowknife et de l’appel à projets C40 Reinventing Cities à Montréal. Marie-France partage aujourd’hui son temps entre la pratique, l’enseignement de l’architecture durable à l’université de Lund et la recherche sur les changements climatiques.

 

Alain Carle, architecte

Dès 1996, Alain Carle se démarque en remportant le Grand Prix du concours international Housing on Toronto’s Main Streets. En 1998, il obtient une maîtrise de l’Universitat Politècnica de Catalunya. Depuis 2000, la firme Alain Carle Architecte élabore des projets de design urbain et d’architecture résidentielle et commerciale. Ses réalisations lui ont notamment valu le Grand Prix du design en 2015 et 2016. Sa firme exerce aussi à l’international, notamment à Londres et à New York. Il entretient en outre une pratique d’enseignant et de chercheur au programme de maîtrise de l’École d’architecture de l’Université de Montréal.