Esquisses, vol. 30, no 2, été 2019

Œuvres hors catégorieCréer l’infini dans un infime espace

Immeubles infinis, arrondissement d’Outremont, Montréal, Jean-Maxime Labrecque
Photos : Frédéric Bouchard

Derrière l’installation Immeubles infinis se cachent l’amour de l’art, une belle amitié... et un quart de siècle de démarche créative.

Par Benoîte Labrosse

Quand ils ont approché Jean-Maxime Labrecque pour la réfection de la façade arrière de leur résidence outremontaise, les collectionneurs d’art De Tran et Silvia Duong désiraient consacrer leur deuxième sous-sol à une installation. Sa réalisation a elle aussi été confiée à l’architecte. «Nous souhaitions trouver un seul geste holistique qui nous permettrait à la fois de compenser les plafonds bas (1,8 m) et d’acquérir une installation artistique», résume De Tran.

Le long processus d’obtention d’un permis pour la façade a favorisé la naissance d’une véritable amitié entre l’architecte et ses clients. «Elle s’est tissée au fil d’un grand nombre de repas et de discussions qui ont très largement débordé le cadre du projet de rénovation, raconte Jean-Maxime Labrecque. Je n’ai jamais autant fréquenté des clients! Et ils se sont intéressés à la démarche de conception-création que j’alimente depuis 25 ans.  »

L’architecte leur a présenté une série de réalisations centrées sur l’effet de réflexion, la plus récente étant Infini en vase clos (2011), une cabine d’essayage entièrement tapissée de miroirs. «L’idée était d’exprimer l’infini dans le plus petit lieu où l’homme puisse se trouver», explique celui qui travaillait alors à une déclinaison du concept destinée aux galeries d’art. Surprise: ses clients lui ont plutôt demandé de la bâtir dans leur sous-sol. «Et au lieu de lui imposer des limites, nous lui avons dit: “Pousse le concept le plus loin que tu peux, et nous te dirons si c’est trop”», se souvient De Tran.

Ainsi est né le diptyque Immeubles infinis. La première partie de l’œuvre, Passage réfléchi, consiste en un étroit corridor dont le plafond et le plancher sont recouverts de miroirs, avec un mur tapissé de portes d’armoires séparées par des bandes lumineuses. Elle permet d’accéder à la seconde, baptisée Immeuble infini, mais surnommée «le monolithe»: une petite pièce aux faces intérieures entièrement recouvertes de miroirs qui créent de la réflexion une fois la porte ouverte.   «L’installation du couloir est apparue lors d’un souper avec les clients au Leméac, précise l’architecte en riant. Je dessinais en leur parlant, nous avons adapté mon concept à leur sous-sol... Et j’ai gardé précieusement le napperon!»

Simplicité, patience et engagement

De Tran estime que sa conjointe et lui ont «sublimé» dans ce projet le «vocabulaire architectural radical», qu’ils n’ont pu exprimer sur leur façade arrière en raison des contraintes d’urbanisme. «Ce qui m’impressionne le plus, c’est la simplicité conceptuelle dont Jean-Maxime a fait preuve, souligne-t-il. Avec un seul geste intellectuel, il a résolu tous les problèmes qui se présentaient.»

Le principal défi était la faible hauteur du plafond. «C’est très difficile pour les ouvriers de travailler dans un tel environnement, note l’architecte. Manipuler des miroirs pleine hauteur et les descendre au deuxième sous-sol en hiver… C’était une opération qui exigeait une délicatesse inouïe!» S’y ajoutait l’impératif d’une précision chirurgicale dans l’installation, sachant que l’effet de réflexion «n’autorise aucune erreur».

La patience et l’engagement de tous ont assurément contribué à la qualité du résultat. «L’équipe de construction comprenait que c’était extrêmement novateur, donc chacun acceptait de se plier aux directives sans maugréer, mentionne le client. L’architecte a consacré de nombreuses heures [pas nécessairement rémunérées] au projet, et nous avons accepté qu’il dépasse de beaucoup le budget que nous lui avions intuitivement attribué.»

Jean-Maxime Labrecque, qui s’apprête à proposer une nouvelle version du concept à des galeries d’art, reconnaît que «ce projet ne se serait tout simplement pas fait sans l’ouverture d’esprit» de ses clients. Quant à ces derniers, ils profitent pleinement du «lieu très propice à la méditation» qu’est Immeubles infinis. «J’y amène souvent ma fille de 17 mois, explique De Tran. De pouvoir l’exposer à quelque chose de si radical, de l’élever sans mettre de limites à son imaginaire, ça n’a pas de prix!»

Commentaires du jury

À la frontière entre la recherche architecturale pure et l’œuvre d’art immersive, ce projet résolument hors-norme a captivé le jury. Invité à aménager un étage d’une résidence, le concepteur y a construit un intrigant parcours en deux temps. D’habiles jeux de miroirs mis en place dans un couloir et une pièce fermée proposent au visiteur la fascinante illusion de se perdre au milieu d’immeubles dématérialisés se multipliant à l’infini.  Le jury salue ce nouveau jalon d’une démarche singulière de réflexion sur l’architecture.

Lieu
Arrondissement d’Outremont, Montréal

CLIENT
De Tran

ARCHITECTE
Jean-Maxime Labrecque

SUPERVISION DE LA MISE EN ŒUVRE
Michel Moussette

ASSISTANCE À LA MISE EN ŒUVRE
Mathieu Carpeau