Esquisses, vol. 30, no 3, automne 2019

Portrait

Architecte de CPE : Dessine-moi une garderie

CPE Paul-Gérin-Lajoie, Génipailler (Haïti), Maggy Apollon Architecte
Photo : Maggy Apollon

L’importance de l’aménagement des garderies est rarement soulignée, même si beaucoup d’enfants y passent une grande partie de leur journée. Maggy Apollon a choisi de faire de ces milieux de vie à la fois cruciaux et hautement réglementés sa spécialité.

par Benoîte Labrosse

Le hasard a fait naître une passion le jour où Maggy Apollon s’est vu confier une garderie comme premier projet professionnel. Il faut dire qu’elle avait une expérience intime du milieu, ayant donné naissance à sa première fille à la fin de son parcours universitaire, et à la deuxième durant son stage en architecture. À l’époque, le réseau des centres de la petite enfance (CPE) n’existait pas encore – il sera créé en 1997 –, mais Maggy Apollonsavait déjà «à quoi une garderie ne devait pas ressembler».

Rapidement, son patron lui confie tous les projets du genre. Elle apprend à composer avec le «très exigeant» règlement d’architecture du ministère de la Famille, qui s’applique à toute installation de service de garde où sont accueillis plus de huit enfants. «Il comporte des éléments qui entrent en contradiction avec le Code du bâtiment, mais c’est ce règlement qui prédomine», explique-t-elle. Les architectes doivent prendre en compte plusieurs contraintes précises, dont un haut pourcentage de lumière naturelle – même dans les aires de sommeil – et la possibilité d’observer un local sous tous ses angles à partir de l’extérieur de celui-ci. «J’ai appris à force d’essais et d’erreurs, poursuit-elle. J’ai eu la chance de travailler avec des architectes très compétents au ministère, qui m’ont aidée à voir ces exigences comme une valeur ajoutée.»

Elle a ainsi mis au point une approche qui plaisait tellement à ses clients qu’ils ont continué à la solliciter durant son troisième congé de maternité… Au point de la convaincre de fonder son propre bureau, Maggy Apollon Architecte, dont 98 % des mandats concernent aujourd’hui des garderies, des CPE ou des écoles primaires. «Mes filles ont eu un impact sur ma pratique, car elles m’ont aidée à développer et à entretenir mon instinct maternel, constate-t-elle. C’est précieux d’être inspirée par cet instinct quand je fais mes aménagements. Mon rôle de conceptrice de ces milieux est aussi une grande responsabilité professionnelle: je donne forme à la première expérience de vie des enfants hors de la maison.»

 

L’architecture au service des communautés

Maggy Apollon répond à de nombreux appels d’offres publics pour concevoir des CPE. Ce sont des projets de longue haleine, et il n’est pas rare que l’équipe cliente qui assiste à l’inauguration soit totalement différente de celle avec laquelle elle a discuté du concept. «Dans le cas du CPE Tsi Rontswa’ta:khwa, à Kanesatake, le processus a duré quatre ans. J’ai dû travailler avec trois conseils de bande», illustre-t-elle. Le défi était de s’assurer qu’aucun arbre ne soit abattu pour l’implantation du bâtiment, afin d’en respecter le caractère sacré pour la communauté mohawk.

Maggy Apollon estime d’ailleurs pratiquer une architecture «communautaire». «Ce sont des mandats qui demandent beaucoup de patience et d’humilité, et les honoraires ne sont pas à la hauteur», admet-elle. Comme les appels d’offres publics pour les CPE sont toujours accordés au «plus bas soumissionnaire», elle n’hésite pas à réduire ses tarifs pour obtenir le contrat.

C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait pour le CPE Tortue têtue, de l’Université du Québec à Montréal, ouvert à la demande de parents étudiants. «J’ai adoré que le comité me donne carte blanche pour ce mandat d’aménagement complexe, parce qu’il se fondait sur peu d’expérience d’utilisation, mais sur beaucoup de réflexion», précise Maggy Apollon. Les parents avaient en effet choisi de s’inspirer de l’approche pédagogique italienne Reggio Emilia, dans laquelle l’environnement physique agit comme un éducateur en soi. «Maggy a vraiment bien compris le souhait que les locaux soient décloisonnés, ouverts, lumineux et que la cuisine y occupe une place centrale, résume Mylène Théroux, codirectrice du CPE Tortue têtue. Presque rien n’est permanent, donc les locaux peuvent facilement être adaptés aux besoins des enfants.»

Tout en louangeant «sa grande écoute pour les besoins de sa clientèle», la codirectrice souligne que l’architecte n’a pas hésité à proposer des améliorations tirées de sa longue expérience. «L’approche Reggio Emilia conseille des tons sobres, mais elle a insisté pour que nous choisissions de la céramique turquoise foncé dans certaines zones… Et nous ne regrettons pas de l’avoir écoutée!»

«La couleur est un outil: elle doit aller avec la personnalité de la direction, sa pédagogie et sa clientèle, précise l’architecte. Il faut que le milieu de garde ressemble à ce que les enfants ont autour d’eux à la maison. Garderie n’égale pas nécessairement environnement coloré, même s’il est possible de s’en permettre beaucoup plus que dans d’autres types de projets.»

 

De Montréal à Haïti

Mylène Théroux souligne également la capacité de Maggy Apollon à s’adapter facilement aux contextes dans lesquels elle travaille. L’architecte a en effet conçu des garderies privées et des CPE de Sherbrooke à Gatineau, en passant par Haïti. «Une association privée m’a approchée pour réaliser les plans du CPE Paul-Gérin-Lajoie, à Génipailler, une petite ville dans le nord du pays, raconte-t-elle. Je l’ai fait gratuitement, et ç’a été une de mes plus belles expériences professionnelles.»

Dans ce bâtiment, elle a dû optimiser la ventilation et l’éclairage naturels pour compenser l’absence d’électricité. On y trouve tout de même des éléments que Mylène Théroux considère comme «la signature» de l’architecte. «Ça fait drôle de voir en pleine campagne d’Haïti les mêmes meubles et les mêmes proportions qu’à Montréal», admet la principale intéressée. Elle s’est rendue quatre fois sur place et prépare actuellement les plans d’une école primaire adjacente à ce CPE.

Celle qui «adore» aussi travailler au sein de consortiums sur de grands projets – elle a entre autres réalisé les CPE de la Maison de Radio-Canada, de l’Hôpital général juif et de HEC Montréal – estime que c’est plutôt sa relation avec le client qui est sa signature. «Mon premier geste d’architecture, c’est de communiquer avec lui, de l’écouter surtout, affirme-t-elle. Je dois faire en sorte que le projet de garderie traduise de la façon la plus authentique possible la culture des utilisateurs. Et c’est pour ça que je le fais: je ne m’ennuie jamais d’entendre parler des préoccupations des parents et des personnes qui travaillent avec les enfants.»