Esquisses, vol. 30, no 3, automne 2019

Pratiques inspirantes

Les leçons de Vancouver

Vancouver
Photo: Aditya Chinchure, Unsplash

À Vancouver, le processus d’approbation des projets d’architecture est ouvert à la discussion, bien que les autorités y défendent une vision bien définie. De quoi inspirer les municipalités du Québec.

Par Emilie Laperrière

Maxime-Alexis Frappier vit une lune de miel professionnelle avec Vancouver. L’architecte associé d’ACDF Architecture y enchaîne les projets depuis qu’il a réalisé, en collaboration avec Architecture49, le Parq, un complexe de divertissement de 500 M $. D’ici quelques années, de nombreux bâtiments de la métropole britanno-colombienne porteront sa signature, dont la tour Grosvenor Pacific, un immeuble résidentiel de 224 loge­ments. C’est d’ailleurs depuis la Cité de verrequ’il nous explique quelles leçons nous pouvons tirer des pratiques vancouvéroises.

 

Des règles strictes

«À Vancouver, il y a quelques règles très strictes que l’on doit à tout prix respecter», explique Maxime-Alexis Frappier. La Ville a notamment établi des view cones, soit des axes ou des échappées qui préservent les vues sur les montagnes et les cours d’eau. Des modélisations 3D de ces 27 axes sont fournies aux architectes. Les projets ne peuvent chevaucher ces «cônes de vision» sous aucun prétexte.

L’associé chez ACDF Architecture en sait quelque chose: sur les plans initiaux, la tour Grosvenor Pacific empiétait légèrement sur l’un d’eux. «Je n’ai jamais été capable de faire approuver ces 25 cm. Le coin de l’immeuble est donc taillé en conséquence», dit le Montréalais.

 

De nombreuses rencontres

Des instances, comme l’Urban Design Panel, rassemblent des experts de divers champs de pratique. «La différence avec le Québec, c’est qu’on doit fournir beaucoup de matériel. Et les décisions se prennent directement devant nous. Il n’y a pas de huis clos. Ça crée une atmosphère de confiance», dit Maxime-Alexis Frappier, qui estime que la profession d’architecte jouit d’un grand respect à Vancouver.

Un processus de consultation étoffé est également en place. Les architectes doivent notamment tenir des rencontres portes ouvertes auxquelles sont conviés les citoyens. «Ils sont invités plusieurs fois à venir donner leur opinion, et on discute avec eux. Des employés de la Ville sont aussi présents lors de ces rencontres, pour répondre à des questions et prendre le pouls de la population.»

 

Une étude à trois échelles

L’analyse des plans est qualitative et s’effectue selon trois échelles. La première concerne la silhouette de la ville et la façon dont l’immeuble s’y inscrira. «Dans le cas du Grosvenor Pacific, illustre Maxime-Alexis Frappier, Vancouver nous limitait au départ à 91 m de hauteur. On a demandé pourquoi. Ils nous ont expliqué qu’ils voulaient que le bâtiment soit plus bas que le Vancouver House [l’édifice de Bjarke Ingels], qui est un marqueur urbain. On a fait valoir qu’avec une architecture sobre, on pourrait aller plus haut sans lui voler la vedette. Ça montre que la Ville justifie ses intentions et qu’on peut en débattre.» Les architectes ont en effet eu gain de cause: la tour Grosvenor Pacific culminera à 123 m. 

L’échelle immédiate du projet est ensuite prise en compte. «Quel sera l’impact du bâtiment sur les voisins? L’impact de l’ombrage? Quelles vues seront obstruées par la tour? On parle d’un rayon d’environ 60m. Pour la tour Grosvenor Pacific, on a disposé les balcons de façon à ce qu’ils ne donnent pas sur les cours adjacentes côté nord, et on a mis l’une des façades en angle pour diminuer l’effet sur la vue», explique l’architecte.

Vancouver mise également sur une particularité qui fait défaut chez nous: la densification verticale, afin de réduire l’étalement urbain. «À Vancouver, tout passe par là, dit Maxime-Alexis Frappier. Ça crée un défi supplémentaire pour les architectes, puisqu’un immeuble résidentiel ne peut pas faire plus de 697 m2 par plancher après 24 m de hauteur. Ça donne des tours effilées avec des percées visuelles partout. Il y a moins de murs, moins d’ombrage, et le soleil se rend un peu plus aux trottoirs.»

La troisième échelle d’analyse du projet est d’ailleurs celle du piéton. «À Vancouver, à peu près tout le monde marche, note l’architecte. Le projet doit donc engager le dialogue avec les passants. On voit la tour Grosvenor Pacific de loin, mais plus on s’en approche, plus on découvre la cinquième façade, soit les dessous de balcons triangulés qui s’enchâssent les uns dans les autres avec quatre tons de gris pour créer du mouvement.»

 

Une vision claire

Selon l’associé d’ACDF Architecture, Vancouver possède un plan de développement clair. «La ville est tournée vers le futur. Ses administrateurs n’ont pas peur d’imposer leur vision. Ils le font toutefois en comprenant très bien les enjeux et les limites du milieu, et ils ne laissent pas traîner les problèmes. C’est un exemple à suivre. Après tout, comment peut-on exiger une architecture de qualité si on n’a pas de vision?»