Esquisses, vol. 28, no 4, hiver 2017-2018

Logements sociaux en EuropeRedresser la barre

Logements sociaux DeFlat Kleiburg, Amsterdam, NL Architects et XVW architectuur
Photo : Marcel van der Burg

Des logements sociaux de qualité ? Et pourquoi pas ? En Europe, une nouvelle vague contrecarre l’idée selon laquelle ces bâtiments, construits dans un souci de rapidité et d’économie, seraient forcément médiocres. Petite immersion.

Leslie Doumerc                 

Au bord d’une des plus grandes artères de Bruxelles, là où les automobilistes n’apercevaient qu’une parcelle peuplée de conteneurs servant de poubelles, une belle façade en brique blanche toute en courbes marque désormais l’entrée nord du quartier. Dans ce bâtiment certifié « passif », cinq grands appartements, tous différents et pourvus de lumière naturelle, se tournent vers l’intérieur de l’îlot, plus calme, où des terrasses accueillent les barbecues des familles nouvellement installées.

Ces logements sociaux, conçus par les architectes belges des agences MSA et V+, ont remporté le trophée Mies van der Rohe 2017 dans la catégorie Architecte émergent. Une bonne surprise pour cette « microchirurgie urbaine » réalisée avec un budget global serré (environ 2 200 000 $ CA, soit 2200 $ CA par m2), dans le cadre du programme bruxellois Quartier Durable, qui vise la revitalisation urbaine par l’entremise d’ententes conclues entre la région, la commune et les habitants des quartiers. « Grâce à cette politique, les logements sociaux sont souvent de meilleure qualité que les logements privés ! » se réjouissait Chantal Dassonville, directrice générale de la Cellule architecture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, au moment de l’annonce du prix.

Ce projet va à l’encontre du cliché des tours délabrées, barres d’immeubles sans charme ou cités ghettoïsantes qui ont poussé à la va-vite en périphérie des villes européennes dès les années 1960. Si la majorité des habitations à loyer modéré (HLM) laisse encore à désirer sur le plan de la qualité architecturale, on remarque, depuis une dizaine d’années, que les politiques publiques affichent une volonté de mieux faire pour ce type de logements.

L’enjeu est majeur quand on sait que, dans l’Union européenne, 20 % des ménages modestes consacrent 40 % de leurs revenus à l’habitat, tandis que le nombre de mal-logés est en hausse constante.

Tour d’horizon

En Europe, la définition du terme « logement social » varie selon les pays. Elle peut renvoyer au statut juridique du locateur, au régime des loyers (inférieur ou non à ceux du marché), au mode de financement ou encore à la population ciblée.

L’ouvrage Le logement social en Europe au début du XXIe siècle, codirigé par Claire Lévy-Vroelant et Christian Tutin, propose un état des lieux détaillé de la question en comparant les situations nationales. On y lit sans trop de surprise que les pays scan-dinaves universalisent et déstigmatisent ce type de logements en le rendant accessible à tous, alors que les autres pays ciblent des populations de plus en plus précaires.

Les Pays-Bas, qui détiennent la proportion la plus élevée de logements sociaux (34 % du parc immobilier en 2007), se distinguent aussi par leurs solutions innovantes. Par exemple, en banlieue d’Amsterdam, le consortium De Flat a sauvé de la faillite une des plus grosses barres d’immeubles du pays (500 appartements sur 10 étages) en la transformant en un Klusflat, c’est-à-dire que les locataires rénovent eux-mêmes leurs appartements. NL Architects et XVW architectuur ont rénové la structure principale (ascenseurs, galeries, installations), mais ils ont laissé les appartements inachevés : pas de cuisine, de douche, de chauffage, de chambres. Résultat : un logement de qualité, flexible et abordable (1 500  $ CA par m2). Cette nouvelle option, qui minimise les investissements initiaux, a été couronnée par le grand prix Mies van der Rohe en 2017 (voir photo).

Un peu partout d’ailleurs, la tendance générale va dans le sens d’une diminution de l’engagement des municipalités dans le logement social. On observe une diversité croissante des acteurs concernés, notamment par l’entremise de partenariats public-privé.

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Logements sociaux Navez, Bruxelles, MSA et V+
Photo: Serge Brison

En parallèle, le défi de construire rapidement et à bas coût s’est intensifié pour les architectes avec l’apparition des nouvelles normes visant à rendre les bâtiments moins énergivores, note l’architecte Bruno Rollet, dont l’agence est située à Paris. « On arrive vite dans cette conception simpliste que, pour faire du logement économique, il faut forcément construire des bâtiments avec de petites fenêtres, des murs épais et très peu de façade. Tout d’un coup, il n’y a plus d’architecture », regrette-t-il. Ce dernier plaide au contraire pour une architecture généreuse. Son projet Le Candide, un bâtiment de 29 logements sociaux livré en 2012 à Vitry-Sur-Seine en banlieue parisienne, va dans ce sens. Il comporte un système de filtre en osier tressé intégré aux balcons, qui offre plus d’espace tout en servant d’isolant thermique. Le budget qui aurait normalement servi à un stationnement souterrain a plutôt été consacré au toit, où chaque habitant peut cultiver son petit lopin de terre.

Autre constat, les organismes responsables des logements sociaux semblent s’ouvrir graduellement à l’expérimentation. C’est du moins ce que révélait l’exposition Vers de nouveaux logements sociaux, présentée à la Cité de l’architecture & du patrimoine à Paris en 2012. Parmi les projets retenus figurait celui lancé par Domofrance, une société de HLM, à Sérillan, en périphérie bordelaise. Les architectes Sophie Dugravier et Emmanuelle Poggi ont combiné l’intimité du logement et la vie de quartier en imaginant six bâtiments linéaires d’un seul niveau, sur pilotis, et regroupés par deux. L’espace du dessous ainsi libéré donne à chaque habitat un lieu couvert, adaptable au désir de chacun. Plusieurs typologies se croisent dans cet ensemble qui mélange les gènes de la maison individuelle (les jardins privés), du bâtiment industriel (les aménagements modulables, les systèmes constructifs) et du logement collectif (le regroupement des logements).

Pour Jean-François Pousse, cocommissaire de l’exposition, il s’agissait surtout de montrer des bâtiments favorisant la vie urbaine plutôt qu’un espace glacial. Certaines tendances se dégageaient des maquettes exposées, comme l’usage de matériaux variés (béton, bois, acier), le soin accordé aux façades, les accès extérieurs et privatifs aux logements ainsi qu’un goût pour l’asymétrie et la couleur.

Archisocial

Selon Bruno Rollet, penser le logement social, c’est avant tout faire preuve d’engagement en assumant que le rôle de l’architecte n’est plus seulement de bâtir, mais aussi de réfléchir à l’emploi, au territoire, à la mobilité, à la mixité sociale, etc. Avec ce même impératif en trame de fond : créer des liens. « Le logement doit permettre aux gens de se rencontrer, d’échanger, de s’entraider. Cela peut passer par des microdétails comme de mettre une table et des chaises, une plante verte dans le couloir, pour discuter avec la voisine autrement que debout. »

L’architecte se rappelle que son projet Le Candide a nécessité une somme de travail considérable, mais que l’enjeu l’exigeait. Et l’investissement ne s’arrête pas avec la dernière brique posée puisque, pour améliorer ces expérimentations, il est important de prendre en compte les commentaires des habitants. Pour l’heure, seules 3 familles sur 29 jardinent sur le toit du Candide, mais des parcelles servent tout de même d’espaces de rencontre. Quant aux résidents des tours voisines, ils sont séduits par la vue sur cette construction aux angles arrondis, composée de briques moulées à la main, rappelant que, particulièrement en zone sensible, l’architecture doit adoucir et non provoquer.

Et si mélanger les gens passait par mélanger les genres ? C’est notamment le but d’un projet du ministère espagnol de l’Habitat destiné aux citoyens défavorisés de la ville de Ceuta. Dans cette enclave espagnole sur le continent africain, un nouveau quartier de cubes blancs fait face depuis 2013 à un immense bidonville. Pour concevoir cet ensemble résidentiel de 950 unités, les architectes d’IND [Inter.National.Design] ont choisi de jongler entre l’urbanisme cartésien à l’européenne et la liberté informelle de la ville voisine.

L’ensemble a été baptisé La maison du patron, comme un clin d’œil, un manifeste, pour qu’un jour les logements sociaux n’aient rien à envier aux autres bâtiments. 



France

Logement social et concours 

En France, les organismes de logement social ont longtemps été obligés de tenir des concours d’architecture, étant assujettis à la Loi relative à la maîtrise d’ouvrage publique. Puis, en 2011, la Loi sur la simplification du droit et l’allégement des démarches administratives (dite Loi Warsmann) les en a dispensés. Cette mesure a eu pour effet de détériorer la qualité architecturale des logements sociaux, selon le Conseil national de l’Ordre des architectes. Or, une disposition de la Loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine, adoptée en 2016, prescrit le retour à la situation antérieure. Le milieu du logement social, toutefois, s’y oppose et n’entend pas en rester là. (Christine Lanthier)