Esquisses, vol. 28, no 4, hiver 2017-2018

Projets inspirantsLibérer l’espace

Un peu partout dans le monde, des architectes redoublent d’imagination pour bâtir des environnements inclusifs et accessibles à tous les citoyens. Ils démontrent que, quelle que soit l’envergure du projet, il est possible de lever les obstacles associés à plusieurs types de limitations fonctionnelles. Quatre réalisations ont retenu notre attention.

Rémi Leroux

L’opéra d’Oslo (Norvège)

Opéra d’Oslo, Snøhetta
Photo: Gerald Zugmann

Parmi les prix internationaux qu’il a reçus depuis son inauguration en 2008, l’opéra d’Oslo a remporté, en 2014, celui du Conseil de l’Europe pour l’accessibilité aux personnes handicapées. Ce prix souligne également la consultation citoyenne dont a fait l’objet ce bâtiment situé dans le port de la capitale.

En plus d’être conforme à la réglementation norvégienne sur le design universel au moment de sa construction, le bâtiment a depuis été amélioré pour répondre aux nouvelles exigences adoptées en 2013, précise Therese Sanni, coordinatrice des communications chez Snøhetta, le cabinet d’architecture international qui a conçu le projet. Comme il s’agit d’une institution publique de premier plan, cette mise à jour était jugée indispensable.

Pour les personnes aveugles ou malvoyantes, le site dispose d’une signalisation tactile qui s’étend depuis l’entrée principale du bâtiment jusqu’à la rue, le long d’une passerelle piétonne qui enjambe un petit bassin portuaire. Le célèbre toit en pente est accessible à tous, notamment grâce à un ascenseur.

À l’intérieur, les guichets sont adaptés à tous les types de fauteuils roulants (manuels ou motorisés), et les déplacements sont facilités par une rampe circulaire en pente douce, qui permet d’accéder à l’auditorium principal. Ce dernier comprend deux ascenseurs donnant accès aux balcons. Les deux scènes de l’établissement sont équipées de boucles auditives, grâce auxquelles les sons provenant des microphones ou des équipements de sonorisation sont transmis aux appareils des personnes malentendantes.

Une panoplie de mesures qui non seulement n’enlèvent rien, mais ajoutent au caractère iconique de l’établissement.

L’école Hazelwood (Royaume-Uni)

École Hazelwood, Glasgow (Royaume-Uni),
Alan Dunlop
Photos: Andrew Lee

Située à Glasgow, l’école Hazelwood accueille des jeunes de 2 à 18 ans qui présentent une combinaison de deux ou plusieurs limitations. Ils sont aveugles ou malvoyants, sourds ou malentendants et vivent avec une incapacité motrice ou cognitive. Un bâtiment hors norme a été conçu pour répondre aux nombreux défis que soulève leur scolarisation.

Alan Dunlop, architecte de l’école, explique qu’à l’époque de sa construction, en 2008, il s’agissait « d’un bâtiment d’un nouveau genre puisqu’aucune référence ni aucun précédent n’existait ». Il souhaitait alors « créer une école qui libérerait l’enseignant et inspirerait l’enfant ».

Il a donc imaginé un « mur sensoriel » qui traverse toute l’école. « Ce mur recouvert de liège – un matériau qui procure une sensation de chaleur  – est un outil de navigation que les enfants peuvent suivre dans toute l’école », explique-t-il. Les enfants se déplacent ainsi en toute sécurité, renforçant leur maîtrise de l’espace et leur estime de soi. La couleur est également une composante essentielle. Sur un fond neutre, des blocs aux teintes vives fournissent des repères supplémentaires pour guider les enfants ayant une vision résiduelle. Tout le bâtiment est par ailleurs équipé de divers dispositifs tactiles et de signaux sonores.

Alan Dunlop a aussi utilisé le boisé environnant, devenu « partie intégrante de la pratique pédagogique de l’école ». Dans les salles de classe, de généreuses ouvertures permettent aux élèves « de respirer l’air frais, d’entendre le souffle du vent dans les arbres et de sentir la pluie ». Tout pour stimuler les sens.

Aire de jeux du jardin Bauman (Russie)

Aire de jeux du Jardin Bauman, Moscou, Wowhaus
Photo: Wowhaus

Le jardin Bauman, en périphérie de Moscou, est très fréquenté par les familles et les écoles des environs. En 2013, la firme d’architectes Wowhaus y a aménagé une aire de jeux des plus inclusives.

« Évoquant à la fois des montagnes russes, un bateau pirate et un terrain d’entraînement pour astronautes, l’aire de jeux est accessible à tous les enfants, sans limites d’âge, de capacité physique ou de créativité », explique Dmitry Likin, architecte associé chez Wowhaus. Les architectes russes ont travaillé avec la firme danoise KOMPAN, spécialisée dans la conception d’équipements adaptés aux enfants.

« Pour nous, ce projet a été un véritable retour à l’enfance, poursuit Dmitry Likin. À la recherche de nouvelles idées, nous avons revisité notre passé en nous rappelant comment nous aimions grimper aux arbres. » Afin que tous les enfants puissent jouer en hauteur, une rampe a été aménagée le long du périmètre de l’aire de jeux. Sa faible pente permet aux enfants en fauteuil roulant de l’emprunter facilement.

Au sol, les marquages forment une route en zigzag favorisant les exercices de coordination, quel que soit le mode de locomotion. Par ailleurs, certains câbles suspendus ont été installés de manière à ce qu’un enfant en fauteuil roulant puisse les saisir et les utiliser pour avancer. Enfin, songeant aux enfants malvoyants, les architectes ont privilégié des couleurs vives et des installations tactiles. L’imaginaire fait le reste.

Enabling Village (Singapour)

Enabling Village, Singapour, WOHA
Photo: Patrick Bingham-Hall

En plein cœur de Singapour, Enabling Village est une oasis d’accessibilité. Cet espace communautaire situé dans le quartier Redhill regroupe plusieurs entreprises sociales et services voués entre autres à la formation et l’accès à l’emploi des personnes qui vivent avec un handicap. Mais pas seulement : garderie, salle de sports, commerces, restaurants, jardins et agora publique font partie intégrante du lieu, qui se veut ouvert à tous.

« Les promoteurs étaient conscients du besoin de créer un espace inclusif favorisant l’intégration et l’interaction plutôt que de bâtir une enclave isolée dans le quartier », explique Phua Hong Wei, architecte associé de la firme WOHA qui a porté le projet pour le ministère du Développement social et familial de Singapour et l’agence SG Enable, qui travaille à l’inclusion des personnes en situation de handicap.

Le site d’origine était un complexe scolaire datant des années 1970. Sa réhabilitation a donné lieu à une transformation complète de la circulation à l’intérieur comme à l’extérieur des bâtiments. Les dénivellations et les seuils ont été supprimés pour permettre les déplacements sans obstacles des fauteuils roulants et des personnes à mobilité réduite. Tout le village a été équipé d’un système de boucle audio qui génère des signaux pour guider les personnes malentendantes. Mains courantes, portes de toilettes et panneaux d’orientation sont signalés en braille.

Les principes du design universel ont été appliqués de façon à répondre aux lignes directrices du Building and Construction Authority du gouvernement de Singapour. « Nous souhaitions également rendre la biodiversité accessible dans le village, précise Phua Hong Wei. La végétation et les étangs qui ont été aménagés créent un environnement biophile propice à la rencontre, à la guérison et au lien. »