Esquisses, vol. 30, no 1, printemps 2019

PortraitArchitectes-cordistes — Inspections de haut niveau

Inspection de façade du Centre de commerce mondial de Montréal
Photo : Riopel + Associés architectes

Se balancer dehors au bout d’une corde au 28e étage d’un immeuble n’est pas la première image qui vient en tête de quiconque envisage la carrière d’architecte. Pourtant, c’est ce que font Geneviève Céré et Isabelle Boisclair, toutes deux architectes-cordistes chez Riopel + Associés.

par Jean-François Venne

Certaines firmes d’architectes privilégient les drones ou les jumelles pour inspecter les façades. D’autres engagent des cordistes, chargés de prendre des photos que les architectes analyseront ensuite. D’autres encore mènent les inspections à bord de nacelles, dont la taille les empêche toutefois de se rapprocher de certaines parties moins accessibles des bâtiments.

Pour l’architecte Isabelle Boisclair, de Riopel + Associés, rien ne vaut le contact direct avec la façade que permet l’accès par corde. «Une déformation de la maçonnerie, même flagrante, ne se voit pas nécessairement sur une photo», illustre-t-elle. Poser la main sur une façade peut révéler, par exemple, la présence d’humidité ou un manque d’adhérence du matériau de revêtement. On peut aussi procéder à un percement si un élément semble suspect.

Riopel + Associés compte trois architectes-cordistes. «Ce n’est pas notre gagne-pain principal, mais nous réalisons un certain nombre de ces inspections chaque année. Cela nous permet de mieux connaître les bâtiments et, parfois, d’obtenir des contrats de réfection de façades», précise l’associée Geneviève Céré, l’une de ces architectes des hauteurs.

Rappelons que, depuis mars 2013, les propriétaires d’immeubles de cinq étages hors sol et plus sont tenus de faire effectuer tous les cinq ans une inspection des façades par un ingénieur ou un architecte. Le professionnel doit ensuite produire un rapport et informer le propriétaire et la Régie du bâtiment du Québec de toute condition dangereuse, c’est-à-dire de tout risque imminent qu’un élément de la façade se détache ou s’effondre.

Maîtriser les risques

Naturellement, cet exercice de haute voltige exige une solide préparation. En 2013, Geneviève Céré a suivi un cours d’initiation, puis, en 2015, sa collègue Isabelle Boisclair et elle ont effectué la formation officielle de la Society of Professional Rope Access Technicians (SPRAT). Il s’agit d’un stage de quatre jours qui mêle théorie et pratique et se termine par une série d’examens menant à une certification renouvelable tous les trois ans. Par ailleurs, lors de toutes leurs opérations réalisées à l’aide de cordes, les architectes de Riopel + Associés sont accompagnés par des cordistes professionnels, qui voient notamment à leur sécurité.

C’est que les risques sont bien réels. Lors de sa toute première expérience de cordiste, Geneviève Céré s’est retrouvée au 28e étage de la tour de Radio-Canada. Bonjour le vertige! De son côté, Isabelle Boisclair a brusquement chuté d’un étage lors de sa première inspection de ce type en raison d’un pépin technique.

Les deux se souviennent aussi d’avoir subi les aléas des conditions météo, du soleil de plomb aux bourrasques soudaines les obligeant à redescendre en urgence. Elles ont même été confrontées à des faucons. Ces oiseaux, qui nichent parfois dans les creux des façades, peuvent devenir agressifs en période de nidification ou avoir simplement envie de jouer avec les cordistes, ce qui risque de les déstabiliser.

Les deux architectes-cordistes se sont habituées à cette approche, qui leur procure un plus grand sentiment de sécurité que l’emploi de la nacelle. Il faut dire que Geneviève Céré est déjà restée prisonnière d’une nacelle bloquée pendant 30 minutes au 8e étage d’un immeuble. «Dans une nacelle, on n’a pas vraiment de contrôle, alors que, comme cordiste, on dispose d’une corde de travail et d’une corde de secours pour descendre en cas de pépin», précise-t-elle.

Il reste que, pour un client, le choix entre cordes et nacelle doit être soupesé en fonction des coûts et de la hauteur des façades à inspecter. Selon Geneviève Céré, il faut la même installation en cordes pour un immeuble de six étages que pour une tour qui en compte 30. En raison du temps requis, l’opération peut se révéler onéreuse pour un petit bâtiment. Toutefois, un immeuble de plus de neuf étages requiert de plus grosses nacelles, qui coûtent plus cher, sans compter qu’il faut aussi payer le transport, l’opérateur, les permis de rue et de trottoir, le signaleur, etc. La corde devient donc plus économique à partir de cette hauteur.

Briser la routine

Agir comme architecte cordiste exige d’être méthodique. La sécurité tient à une répétition de gestes précis qu’il ne faut pas négliger. D’autant plus qu’une fois grimpé, chacun doit veiller sur ses collègues. La formation fournit d’ailleurs des notions de sauvetage en hauteur.

L’activité exige aussi, on s’en doute, une excellente forme physique. Installer les cordes, monter, placer puis redescendre l’équipement sont des tâches éreintantes. De plus, l’activité requiert de rester concentré sur son travail et sur les éléments qui assurent sa sécurité pendant plusieurs heures, parfois dans des conditions météorolo­giques difficiles. Cela dit, personne ne grimpe si le vent dépasse 30 km/h.

Malgré les défis, aucune des deux architectes n’abandonnerait cette pratique, au contraire. Cette manière différente de travailler rompt avec la routine du bureau et leur offre des moments inoubliables. «Je me souviens d’une inspection du pavillon de la Faculté de musique de l’Université de Montréal. J’entendais les musiciens répéter pendant que je travaillais; c’était très agréable, se remémore Isabelle Boisclair. On travaille à l’air libre, on entend les oiseaux. C’est un contact différent avec notre métier.»

Geneviève Céré, elle, s’est déjà fait offrir un baklava par une fenêtre pendant l’une de ses inspections. Mais c’est surtout des vues magnifiques sur la ville et du silence qu’elle se délecte pendant le travail en hauteur. «Ces inspections fournissent aussi une riche matière pour alimenter la réflexion sur la bonne et la mauvaise construction, sur ce qui vieillit bien ou mal, pour éviter de répéter les erreurs du passé dans la conception et la construction de bâtiments», conclut-elle. Tous les moyens sont bons pour perfectionner son art!

 

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