Esquisses, vol. 26, no 3, automne 2015

Architecture et enseignementConseils d'orientation

École primaire Sans-Frontières, Saint-Jérôme, BBBL Architectes / Bergeron Thouin architectes. Photo : Stéphane Brügger


Une architecture scolaire de qualité gonfle le bulletin de notes, disent plusieurs études. Mais la rigidité des critères imposés par Québec laisse peu de place à l’innovation.

Martine Roux

 

Une classe bien orientée, bien conçue et bien aménagée stimule la réussite scolaire des élèves du primaire, alors que les autres espaces de l’école n’ont que peu d’incidence sur leurs performances.

C’est du moins ce qui ressort d’une étude mesurant l’impact de l’environnement scolaire sur les résultats de 3766 enfants, publiée début 2015 par des chercheurs de l’École de l’environnement bâti de l’Université de Salford, au Royaume-Uni. Il y a trois ans, cette même équipe démontrait qu’une école lumineuse, spacieuse, aérée et agrémentée de nombreux carrefours d’échange contribuait à améliorer les notes.

Cette fois, les chercheurs vont plus loin. Au lieu de s’en tenir aux caractéristiques physiques aisément mesurables, comme la température, ils se sont aussi penchés sur certains éléments de psychologie cognitive tel le sentiment d’appartenance des élèves. Ce modèle représente « une première » dans la recherche sur l’impact de l’environnement bâti, selon le chercheur principal, Peter Barrett.

Les écoles les plus performantes ? Celles dont les classes optimisent le bien-être en matière de luminosité, de température, de qualité de l’air et de confort acoustique en plus d’être « intelligemment aménagées », pour reprendre le langage des chercheurs. En clair, elles ne sont ni dépouillées, ni surchargées de décorations. Colorées, mais pas trop : un seul mur ou quelques accents de couleurs vives, sans plus. Facilement divisibles en sous-zones d’apprentissage, surtout pour les plus petits. Lorsque toutes les conditions gagnantes sont réunies, ce type de classe entraîne une amélioration de 16 % des résultats en mathématiques, en lecture et en écriture, révèle l’étude..

Au primaire, la classe est au centre de l’univers de l’élève, ce qui bouscule nombre d’idées reçues sur l’architecture scolaire, explique Peter Barrett. « De façon générale, on conçoit les écoles comme un ensemble. On accorde beaucoup d’importance à la bibliothèque, aux espaces de circulation, à la cafétéria. Il faut penser différemment : s’attarder d’abord à chacune des classes, puis aux autres espaces. »

La traditionnelle école avec un corridor central et des classes réparties de chaque côté dans un effet miroir serait le pire modèle qui soit, poursuit Peter Barrett. « C’est élégant sur un plan, mais désastreux dans la vraie vie. On ne peut pas atteindre un niveau optimal de stimulation dans deux classes identiques, mais orientées de façon opposée. »

 

 

École primaire de l’Espace-Couleurs, Terrebonne, Yves Woodrough / BBBL Architectes. Photo : Stéphane Brügger

Un modèle sous cloche

Au fil des ans, des dizaines d’études ont démontré, d’une manière ou d’une autre, le lien entre l’environnement physique et la réussite scolaire. Pourtant, selon plusieurs observateurs, cet aspect semble peu pris en considération chez nous. « Au Québec, l’école représente un fond de scène inerte qui soi-disant n’aurait pas beaucoup d’importance dans l’expérience pédagogique », affirme François Dufaux, professeur à l’École d’architecture de l’Université Laval. Il note par ailleurs que sur les quelque 500 fonctionnaires que compte le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, seuls une quinzaine sont affectés aux bâtiments scolaires.

L’aménagement ou l’agrandissement d’une école doit néanmoins respecter des normes édictées par le ministère. Par exemple, pour une école primaire, la classe régulière doit mesurer de 50 à 72 m2 afin d’accueillir de 18 à 26 élèves. Au secondaire, elle sera de 61 à 75 m2 pour 30 élèves. Les programmes techniques, élaborés par le ministère de l’Éducation et modulés par la commission scolaire, prescrivent en outre des contraintes de dimensions pour le moindre espace, ce qui limite l’émergence de volumes s’éloignant du cadre « corridor-classes », remarquent des architectes.

« Il est difficile de sortir du modèle développé et mis de l’avant par le ministère de l’Éducation, car les budgets de construction et les délais de réalisation sont limités. Les architectes n’ont ni le temps ni l’argent pour innover. On se rabat sur des formes assez traditionnelles », constate Clément Bastien, architecte associé chez BBBL Architectes, une firme qui compte une bonne cinquantaine d’écoles primaires à son actif. ‘

Son confrère Mathieu Morel, de CCM2 Architectes, abonde dans ce sens. « Les normes du ministère ne nous permettent pas de créer des espaces scolaires généreux comme on peut en voir en Europe. Tout est calculé au mètre près. Il faut déployer des astuces afin de dégager et de faire respirer les espaces. » Par exemple, pour éviter un effet d’écrasement dû à des plafonds bas tout en créant un carrefour d’échange, sa firme a conçu un escalier central au-dessus de l’entrée principale des écoles primaires de Boischatel et Harfang-des-Neiges (projets réalisés en consortium avec ONICO).

 

 

École primaire Harfang-des-Neiges, Stoneham, CCM2 Architectes en consortium avec ONICO. Photo : Dave Tremblay

Les enfants d’abord

Malgré le cadre imposé, l’architecture scolaire québécoise a pris ses distances du style carcéral qui caractérisait les années 1960 et 1970, constatent les architectes interviewés. Au rayon évolution, le développement durable est roi : lorsque le budget le permet, les commissions scolaires optent pour des systèmes privilégiant les énergies renouvelables (murs solaires, géothermie, etc.) ou limitant l’empreinte écologique. En cette ère post-moisissures, on choisit évidemment des matériaux sains et des peintures sans COV, indiquent les concepteurs.

Au-delà des technologies vertes, la notion de bien-être et son incidence sur les résultats scolaires commencent aussi à faire leur chemin, remarque Maryse Laberge, architecte associée chez BBBL Architectes. « L’organisation fonctionnelle de l’école dépend beaucoup des orientations dictées par la commission scolaire. Certaines sont plus ouvertes que d’autres à nos suggestions, et l’architecte peut influencer certaines décisions afin de favoriser le bien-être des élèves et du personnel enseignant. »

Une foule de caractéristiques architecturales contribuent indirectement à la réussite scolaire, fait-elle valoir. Spontanément, par le choix des matériaux et de leur emplacement, l’architecte maximisera les conforts thermique, acoustique et visuel. Le reste est affaire de valeur ajoutée. Des fenêtres à l’échelle des enfants dans les classes. Des touches de couleur pour faciliter le repérage tout en insufflant un esprit ludique. Ou encore des vues sur le gymnase, la cafétéria et la bibliothèque depuis les espaces de circulation, « ce qui crée un sentiment de communauté », dit Maryse Laberge.

« Les écoles de jadis étaient conçues de manière à ne pas attirer le regard vers l’extérieur, de crainte de distraire les élèves, remarque Mathieu Morel. Aujourd’hui, on veut des milieux stimulants et baignés de lumière naturelle. » Ainsi, pour l’agrandissement de l’école du Beau-Séjour, à Québec, CCM2 a conçu des classes dont un mur est fenestré du sol au plafond. « Pareil pour les bibliothèques scolaires : autrefois compactes, elles sont maintenant ouvertes et très lumineuses. »

 

Dessine-moi une école

Étrangement, les principaux usagers des écoles primaires et secondaires sont rarement inclus dans le processus de conception, notent les architectes. Élèves, regroupements de parents ou représentants syndicaux ne sont pratiquement jamais invités à exprimer leurs attentes. Seuls les clients – commissions scolaires et directions d’école, des équipes souvent temporaires dans le cas de futurs établissements – énoncent leurs orientations.

« Je rêve de m’asseoir avec un groupe d’enfants pour les entendre décrire leur école idéale, dit Clément Bastien. Comment aimeraient-ils qu’elle soit faite ? Cela aurait beaucoup d’influence sur notre travail, et sûrement aussi sur la réussite scolaire. » La vérité ne sort-elle pas de la bouche des enfants ?

 

 


École primaire aux Couleurs-du-Savoir, Saint-Jérôme, BBBL Architectes. Photo : Stéphane Brügger


Écoles secondaires : chapitre à écrire

Peu de nouvelles écoles secondaires ont été construites au Québec ces dernières années. En raison de l’étalement urbain dans les couronnes des grandes villes, de problèmes de moisissures dans de vieux bâtiments ainsi que de la croissance démographique, Québec a pour l’instant paré au plus urgent en plaçant ses billes dans les écoles primaires. L’automne dernier, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport annonçait des investissements de 247 M$ dans ce réseau au cours des prochaines années : au total, 20 nouvelles écoles primaires seront construites et une douzaine d’autres seront agrandies.

Mais ce n’est qu’une question de temps avant que des écoles secondaires débordent à leur tour dans certains quartiers, ont fait valoir les architectes interviewés pour ce dossier.

Or, si la littérature abonde en ce qui concerne les qualités de l’environnement favorisant l’apprentissage à la petite école, le sujet est moins documenté lorsqu’il est question des autres ordres d’enseignement. Pourquoi ?

« Ces critères sont plus difficiles à cerner qu’au primaire, notamment parce que l’étudiant bouge d’une classe à l’autre selon la matière à son horaire, explique Peter Barrett, enseignant et chercheur en gestion du cadre bâti à l’Université de Salford, près de Manchester. Mais il est clair que le bien-être favorise l’apprentissage : la qualité de l’environnement physique (luminosité, température, qualité de l’air) joue donc un rôle important dans n’importe quel lieu d’apprentissage ou de travail. »

Si une classe bien conçue et bien aménagée est le premier critère favorisant la réussite des élèves du primaire, une école secondaire se distinguera par la qualité de ses lieux d’échanges, stipule-t-il. « Les espaces de circulation doivent être particulièrement soignés, tout comme les lieux d’interaction sociale telles les entrées ou la cafétéria. En outre, nos recherches démontrent que le développement d’un sentiment d’appartenance stimule la réussite scolaire : l’élève est fier de « son » école. Il serait intéressant de voir ce qui crée ce sentiment chez les adolescents afin d’établir le portrait d’une école secondaire idéale. » C’est d’ailleurs l’une des prochaines missions du groupe de travail qu’il dirige, conclut-il.



En-tête : École primaire de l’Espace-Couleurs, Terrebonne, Yves Woodrough / BBBL Architectes. Photo : Stéphane Brügger