Esquisses, vol. 29, no 4, hiver 2018-2019

Logo de l'OAQ

Retrouver la mémoire

La rumeur voulait que ce soit Ernest Cormier qui ait dessiné l’actuel logo de l’OAQ. Si ce n’est pas tout à fait vrai, il demeure que l’architecte a quand même contribué de manière significative à la création de l’emblème.

Christine Lanthier

Jusqu’à tout récemment, l’OAQ se perdait en conjectures au sujet de l’origine de son logo, une figure féminine de style grec agenouillée devant une colonne. Or, à l’été 2018, l’Ordre a reçu un courriel inopiné de la Direction des affaires culturelles de la Ville de Paris qui allait fournir un précieux éclairage à ce sujet. 

Ce courriel contenait notamment une lettre numérisée, signée par le célèbre architecte québécois Ernest Cormier (1885-1980) demandant à l’artiste français Louis Pierre Rigal (1889-1955) de concevoir un sceau pour ce qui était alors l’Association des architectes de la province de Québec. « Nous disposons d’une somme de 75 $ pour l’établissement de la maquette dont nous pourrions faire une matrice et d’un dessin au trait qui pourrait être utilisé pour en-tête de lettres et autres documents. Je vous serais bien obligé si le projet vous intéresse », dit la missive datée du 23 février 1934. 

Esquisses a pu retracer la réponse – affirmative – de Rigal dans les archives du Centre Canadien d’Architecture, qui héberge le Fonds Ernest Cormier. Nous y avons également retrouvé les dessins que Cormier avait fournis comme lignes directrices, dont un croquis qu’il avait lui-même réalisé, le dessin de Rigal adopté par l’Association ainsi que de nombreux échanges à propos de la frappe d’une médaille à cette effigie. On peut supposer que les deux hommes s’étaient connus à Paris durant le séjour que Cormier y avait fait une vingtaine d’années plus tôt. Des documents indiquent qu’ils ont tous deux fréquenté la Société des artistes français.

La création du sceau, achevé à la fin de 1935, a constitué un long processus pour l’Association. D’après des procès-verbaux du conseil d’administration, des dessins avaient été commandés à deux autres artistes, en 1932 et en 1933. Un comité formé de cinq architectes, dont Ernest Cormier, était alors chargé de faire évoluer le dossier, et il semble que ses exigences étaient élevées. « Obtenir un bon dessin pour notre sceau officiel est plus important à cause de son emploi dans l’avenir qu’une simple question de hâtitude [sic] », lit-on dans un rapport du comité. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, on peut dire que l’investissement s’est révélé payant !


Muse, déesse ou allégorie?

Esquisse pour le sceau de l’Association
des architectes de la province de Québec
envoyée à l’artiste Pierre Rigal à titre
d’exemple de composition désirée,
Ernest Cormier, 1933, crayon sur papier
transparent, 26,5 x 21,2 cm, ARCH280923, Fonds Ernest Cormier, Centre Canadien
d’Architecture

Le mystère a longtemps plané sur la symbolique du logo de l’OAQ. Des historiens de l’art fournissent des interprétations. 

Christine Lanthier

Le personnage féminin représenté dans le logo de l’OAQ est souvent désigné comme une « muse » ou une « déesse ». Mais laquelle ? Les anciens présidents n’en sont pas certains, et la commande de l’illustration faite par Ernest Cormier à l’artiste Pierre Rigal en 1934 est floue là-dessus : « L’idée d’une figure comme centre de la composition avec l’inscription en lettres classiques plaisait au Comité », peut-on seulement lire dans le document retrouvé à l’été 2018.

Esquisses a donc sollicité l’avis de deux historiens de l’art pour vider la question.

Pierre-Édouard Latouche, professeur au Département d’histoire de l’art de l’UQAM, observe que la figure féminine appuie la main droite sur le fût d’une colonne et la gauche sur les tores à sa base. Il en déduit une intention d’évoquer « le principe vitruvien selon lequel les proportions de la colonne (et, donc, de l’architecture) sont dérivées des proportions du corps humain (ici les doigts de la main) ».

Verushka Lieutenant-Duval, chargée de cours au Département d’histoire de l’art de l’UQAM, estime pour sa part qu’il s’agit d’une allégorie de l’architecture, autrement dit la représentation d’une idée abstraite par un être animé doté d’attributs. Dans ce domaine, précise-t-elle, les artistes se sont longtemps basés sur l’ouvrage Iconologia, écrit en 1593 par Cesare Ripa. « Ripa indique que l’architecture est personnifiée par une femme mature aux bras nus et vêtue de couleurs chatoyantes. Elle est mature pour montrer son expérience et sa capacité à s’occuper de projets complexes. Les belles couleurs de sa robe renvoient à l’idée que l’architecture doit aussi plaire à l’œil. L’Architecture tient, dans une main un niveau, un compas et une équerre et, dans l’autre, le plan d’un palais avec des chiffres autour. »

Au fil des siècles, poursuit Verushka Lieutenant-Duval, les artistes ont pris quelques libertés avec cette représentation, ajoutant d’autres outils comme le mètre ou le fil à plomb, de même qu’une colonne servant d’appui. « L’œuvre de Pierre Rigal me semble montrer une version épurée de l’allégorie de l’Architecture, où seules la femme mature et la colonne avec sa base ont été conservées », conclut-elle.

Une version pour le 21e siècle

À l’été 2018, le logo de l’OAQ a été épuré pour en faciliter la lecture sur les appareils numériques, en particulier les téléphones portables. Si le texte latin a été éliminé, l’opération s’est faite dans le souci de perpétuer le fameux dessin rattaché à l’histoire de l’Ordre.