Esquisses, vol. 29, no 2, été 2018

Principaux freinsProgresser malgré tout

Pavillon du peuple à la Semaine du design
néerlandais, Eindhoven, bureau SLA et OvertredersW. Bâtiment temporaire entièrement fait de matériaux empruntés, à l’exception des tuiles de plastique, qui sont issues de déchets domestiques recyclés.
Photo : Filip Dujardin

Réglementation, responsabilité professionnelle, gestion de risque, réticence des clients… Quels sont les principaux freins à l’innovation et comment les contourner?

Martine Roux

Gestion de risque et responsabilité professionnelle

Il faut environ 20 ans avant qu’un nouveau matériau soit intégré dans la pratique courante, remarque Ajla Aksamija, professeure au Département d’architecture de l’Université du Massachusetts à Amherst et auteure de Integrating Innovation in Architecture (Wiley, 2016). Conséquemment, les architectes qui innovent en utilisant des matériaux dernier cri s’exposent à des risques non négligeables en matière de responsabilité professionnelle.

Néanmoins, les firmes audacieuses arrivent à trouver un équilibre entre innovation et responsabilité, selon la spécialiste. Une première stratégie inclut le recours à la recherche et au développement (R et D) pour analyser et tester les matériaux ou les techniques. Ensuite, elle suggère d’établir des balises claires en matière de gestion du risque. « Ce cadre doit distinguer les risques acceptables de ceux qui le sont moins, leur ampleur et leur nature ainsi que les moyens de les réduire ou de les contrôler, dit-elle. Cela permet de minimiser l’incertitude sans compromettre l’innovation. »

Pour innover en limitant le risque, la connivence entre l’architecte et son client est primordiale, ajoute Jacques White, directeur de l’École d’architecture de l’Université Laval. « Il faut une volonté mutuelle de réaliser un projet exceptionnel, en prenant le temps de bien le faire et en se donnant les moyens nécessaires, dont des étapes de validation et d’expérimentation. »

Obsession pour les coûts et délais

« Un des grands freins à l’innovation [architecturale] au Québec, c’est notre vision très myope des choses, dit Jacques White. On ne voit pas à long terme ni ce qui se fait ailleurs. C’est peut-être un trait culturel : de façon générale, les Québécois sont obsédés par le coût des choses. L’autre idée fixe, c’est d’éviter le trouble. Ça donne une architecture caractérisée par le contrôle du risque plutôt que la recherche et la création d’occasions. »

Pour faire échec à cette doctrine, il suggère de tenter d’innover sur chaque projet, de « pousser plus loin ce qui existe déjà », de démontrer la plus-value au client, comme la flexibilité des espaces à long terme, la performance énergétique ou l’utilisation de matériaux durables. « Un architecte ingénieux trouvera toujours une façon d’avancer dans les limites et les moyens qu’il a. »

Conservatisme de l’industrie

Traditionnelle et peu productive, l’industrie de la construction ne tend pas d’emblée vers l’innovation, avance Roger-Bruno Richard, professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal.

« De façon générale, les entrepreneurs en construction n’investissent pas dans des procédés industrialisés et évitent de confier les sous-systèmes à des manufacturiers », dit-il, tout en notant une exception pour le mur-rideau. « Ils embauchent une main-d’œuvre artisanale opérant sur le site et font affaire avec des sous-traitants qui eux-mêmes n’ont généralement pas d’intérêt à innover. » Résultat : lorsque l’architecte veut appliquer des procédés ou systèmes innovants, on lui répond souvent que les ouvriers ne les maîtrisent pas, que ça coûtera plus cher ou que ça ne plaira pas au client, poursuit le professeur. « C’est un cercle vicieux. »

Pour innover dans ce contexte, les architectes devraient selon lui « comprendre et appliquer de façon soutenue les systèmes constructifs industrialisés afin d’amortir des procédés capables de simplifier la production et de réduire les coûts ». Cela permettrait en outre de minimiser le travail au chantier, d’assurer un meilleur contrôle de la qualité, de limiter la consommation d’énergie de 20 à 40 % pendant la fabrication tout en diminuant de près de moitié la quantité de déchets produits. Pour l’heure, cela se fait peu au Québec, malgré la présence de manufacturiers de qualité. 

Travail en cloisonnement

C’est du travail en équipes pluridisciplinaires que jaillissent les étincelles de l’innovation, croit l’architecte espagnol Juan Sadaba, professeur adjoint au Département d’urbanisme de l’Université du Pays basque. Pour faire avancer la pratique, lui-même a innové en fondant Nerei, une société à but non lucratif regroupant architectes et urbanistes vouée à l’innovation sociale par le design et la technologie. « Innover implique de résoudre des problèmes à plusieurs, ce qui demande de l’humilité, car le résultat ne sera pas nécessairement visible une fois le projet construit. C’est le contraire de l’architecture signature. »

Jacques White, directeur de l’École d’architecture de l’Université Laval, partage son point de vue. « C’est dans la combinaison des savoir-faire que réside l’innovation. Les architectes doivent miser sur le potentiel des gens qui gravitent autour de leur secteur, comme les chimistes, les industriels, les chercheurs. »

Parlez-en à José Candanedo Ibarra, chercheur chez CanmetÉNERGIE, un centre de recherches de Ressources naturelles Canada à Varennes. Ingénieur de formation, ce spécialiste des bâtiments « intelligents » estime que l’expertise des architectes lui serait précieuse au chapitre de la conception des espaces, du bien-être des occupants ou de l’intégration de systèmes tels les panneaux photovoltaïques aux façades de bâtiments. « Pour innover, il faut que les architectes et les ingénieurs se parlent et collaborent, ce qui n’est vraiment pas le cas actuellement. »

Réglementation

Souvent perçue comme une contrainte, la réglementation peut être contournée si on sert de bons arguments. C’est ce qu’a fait Coarchitecture, dans le cas d’un ouvrage public  qui n’a pas encore été annoncé. La firme a proposé un concept articulé autour d’un atrium en bois de huit étages. Mais comme le projet ne respectait pas la configuration prévue dans le Code du bâtiment, tant le client que la Régie du bâtiment (RBQ) ont exprimé des réticences. « On a fait valoir que cette innovation amenait plus de bénéfices que de risques [dont les risques de dégagement de fumée en cas d’incendie] et, à la fin, tout le monde était enthousiaste à l’idée de demander une mesure différente [afin de s’assurer que la stratégie puisse être réalisée], même si cela prolongeait les délais », relate l’associé Normand Hudon.

Bonne nouvelle, la réglementation évolue de telle sorte qu’elle laisse plus de latitude, soutient Roger-Bruno Richard, de l’Université de Montréal. « Ces dernières années, on a vu que le Code du bâtiment s’apparentait de moins en moins à un cadre prescriptif pour devenir un code de performance. On ne vous dit pas comment concevoir tel détail, mais on suggère plutôt de prendre en compte différents critères de rendement afin de déterminer comment le bâtiment doit se comporter au final. »

Rendement de l’investissement

« Quelle sera la performance à long terme ? » Au cours de sa carrière d’architecte, Ajla Aksamija a entendu mille fois cette question de la part de ses clients lorsqu’elle proposait un matériau, une technique ou un système constructif hors norme. « On peut rassurer le client en lui démontrant les résultats de la R et D, la façon dont les simulations et la modélisation prévoient le comportement du matériau ou du système constructif. Mais parfois, on n’a tout simplement pas la réponse à cette question. »

Il y aura toujours un risque associé à l’utilisation de nouveaux matériaux, croit pour sa part l’ingénieur Mathieu Robert, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les éco-composites polymères. Selon lui, il est impensable de bâtir ici une maison en béton de chanvre de la même façon qu’on le ferait au Maroc. « Par contre, dit-il, on peut adapter la conception en fonction de notre climat : faire des débords de toiture plus grands pour éviter le ruissellement le long des murs, éviter d’exposer les murs aux intempéries, etc. On pourrait utiliser le chanvre ici dans la construction, mais il faut bien comprendre les limites du matériau afin de les expliquer aux clients plus frileux. »