Esquisses, vol. 29, no 2, été 2018

Projets inspirantsChanger son monde

Projet Homed, New York, Framlab
Photo : Framlab; Murale : Viktor Miller-Gausa

Ailleurs sur la planète, l’innovation en architecture s’exprime de mille façons. En voici quatre.

Martine Roux

 

 

Projet Homed, New York

En 2015, à la suite d’une discussion avec un itinérant, une idée folle a germé dans la tête de l’architecte américain d’origine norvégienne Andreas Tjeldflaat, fondateur du studio Framlab : exploiter les façades vierges des immeubles pour loger les sans-abri en y accrochant des microhabitations facilement déplaçables.

Fin 2017, après avoir peaufiné le projet, qu’il a baptisé Homed, il a présenté cette solution originale aux autorités new-yorkaises, aux prises avec des problèmes d’itinérance endémiques.

Rappelant les alvéoles d’une ruche, les abris modélisés par le jeune architecte comportent des intérieurs imprimés en 3D à partir de plastique recyclé  et habillés de bois stratifié –, protégés par une coque d’aluminium et d’acier. Leurs façades de verre rehaussées de diodes électroluminescentes permettent de diffuser des œuvres multimédias… ou des publicités, histoire de financer le projet (dont le coût estimé varie de 7 000 $ à 12 000 $ US par unité). Au bas de l’échafaudage par lequel on accède aux chambres, l’architecte a imaginé des espaces communs telles douches et toilettes, eux aussi modulables au gré des besoins.

Le projet, pas encore réalisé, fait face à une « pléthore de défis », note Andreas Tjeldflaat, qui sollicite présentement la participation d’une multitude d’acteurs, dont la Ville, les propriétaires d’édifices et les organismes d’aide aux sans-abri. Malgré tout, il est sûr de le voir prendre forme dans les prochaines années. « Contribuer à améliorer le sort des sans-abri fait partie de notre mission d’architecte. C’est à nous d’asseoir les acteurs concernés autour d’une même table, et je suis encouragé de voir la direction que ça prend en ce moment. »

 

Office 64 de l’Habitat, Bayonne

Office 64 de l’Habitat, Bayonne, Patrick Arotcharen agence d’architecture,
Photo : Mathieu Choiselat

À Bayonne, dans le sud-ouest de la France, le siège social de l’Office 64 de l’Habitat accueille depuis 2011 les gens en quête d’un toit. Une centaine de personnes travaillent pour cet organisme départemental voué à l’aménagement et à la gestion d’habitations à loyer modique.

Lors de la conception du bâtiment, trois grands principes ont guidé l’équipe multidisciplinaire, désignée à la faveur d’un concours d’architecture et dirigée par l’architecte Patrick Arotcharen : le confort thermique, acoustique et visuel des usagers; l’efficacité énergétique et la réduction des coûts d’exploitation; l’intégration harmonieuse du bâtiment dans son environnement immédiat. « Nous voulions faire émerger dans notre région des solutions techniques et esthétiques innovantes bien adaptées au climat local et au contexte », explique l’architecte.

Par exemple, afin d’éviter « le côté officiel et pompeux attribué à la fonction du siège social », l’architecte a misé sur l’abondance du bois pour conférer une atmosphère chaleureuse aux espaces intérieurs, particulièrement ceux consacrés à l’accueil du public.

Pendant la conception, chaque décision a été « passée au filtre de l’impact environnemental », notamment grâce à des simulations thermiques dynamiques, souligne-t-il. Résultat : une expression architecturale sans flafla, mais agrémentée de mille et une interventions judicieuses. Ainsi, la façade sud est conçue comme une double peau de verre, de bois et d’aluminium ajouré. En agissant comme capteur thermique, elle permet de chauffer le bâtiment en hiver.

 

Musée d’histoire naturelle de Shanghai

Musée d'histoire naturelle de Shanghai, Perkins+Will
Photo : James Steinkamp Photography

Inauguré en 2015, ce musée d’histoire naturelle est un chef-d’œuvre de créativité. Le design et l’organisation de cet immense bâtiment – 44 500 m2, soit 8 terrains de football – s’inspirent de la coquille du nautile, « l’une des formes géométriques les plus pures qu’on puisse trouver dans la nature », explique son concepteur, l’architecte Ralph Johnson, directeur du design chez Perkins+Will.

Niché dans un écrin de verdure au pied de gratte-ciel, le musée abrite une collection de plus de 280 000 objets, dont des fossiles et artefacts de Chine et d’ailleurs, des salles d’exposition et un cinéma. Le bâtiment s’enroule autour d’un bassin de roc inspiré des jardins chinois traditionnels, qui accueille un plan d’eau rafraîchissant l’air de la cour. L’eau de pluie récupérée sur le toit végétalisé est restituée dans l’étang avec les eaux grises recyclées. Élément phare du concept et de la structure, un mur de verre incurvé symbolisant une membrane cellulaire entoure la cour. Sa triple peau en aluminium perforé agit à la fois comme écran solaire et comme source d’éclairage, ses alvéoles aux formes géométriques variées réverbérant la lumière de façon aléatoire dans l’atrium intérieur. « Il rappelle les différentes façons dont nous sommes tous connectés à la nature », souligne l’architecte.

Sur le plan technique, vu la forme complexe du bâtiment, le choix du bon logiciel de modélisation des données du bâtiment (MDB) – Rhino3D en l’occurrence – a représenté un élément clé de la réussite du projet. Mais aux yeux de l’architecte, sa principale innovation réside dans l’harmonie que le bâtiment crée entre son cadre urbain et le paysage naturel.

 

Collaborative Life Sciences Building et Tour Skourtes, Portland

Collaborative Life Sciences Building et tour Skourtes, Portland (Oregon), CO Architects et SERA
Photo : Jeremy Bittermann

Trois universités partagent ce pavillon voué à la recherche et à l’enseignement dans plusieurs disciplines liées à la santé, dont la médecine, la pharmacie et la dentisterie. Situé à deux pas du centre-ville de Portland, la capitale économique de l’Oregon, ce bâtiment certifié LEED Platine est constitué de deux tours (de 12 et 5 étages) réunies par un atrium qui sert notamment à emmagasiner et à redistribuer la chaleur. Achevé en 2014, il a été construit en un temps record de 38 mois.

La mission multidisciplinaire du projet – de même que les contraintes de budget et de temps – a guidé l’organisation des processus de travail. Dès la signature du contrat, les équipes des deux firmes d’architecture retenues pour sa réalisation, SERA et CO Architects ont emménagé dans le même local, suivies par une foule d’autres intervenants : entrepreneurs, ingénieurs, consultants, représentants des universités et de la Ville, etc. Cette cohabitation – qui a réuni jusqu’à une quarantaine de personnes – a été déterminante dans le succès du projet, explique George Hager, architecte patron chez SERA.

Une telle organisation du travail était rare à l’époque (vers 2011-2012). Et les écueils n’en étaient que plus nombreux, relate l’architecte, principalement en ce qui concerne la répartition efficace des tâches et des responsabilités au fil de l’avancement du projet. Indispensable dans les circonstances, la MDB a contribué à l’efficacité de l’approche collaborative. « Ce projet a modifié à jamais notre façon de travailler à des bâtiments d’envergure. Nous sommes devenus de fervents partisans des colocations et de l’esprit de corps qui se développe dans les équipes de travail multidisciplinaires. »