Esquisses, vol. 28, no 3, automne 2017

Suisse et AllemagneCulture fédératrice

Dispositif de protection contre les inondations à Ratisbonne (Allemagne), équipe multidisciplinaire composée de Ludwig Obermeyer, ingénieur, Peter Robl, architecte, et de Rose Fisch, architecte paysagiste
Photo: Lars-Christian Uhlig

Et si, plutôt que par la législation, le bien construire passait par la sensibilisation ? Voilà le leitmotiv de la Baukultur – ou culture du bâti – qui se diffuse en Suisse et en Allemagne depuis une quinzaine d’années. Pour le moment, les résultats sont plutôt probants.

Leslie Doumerc

Bordée par le Danube, la ville allemande de Ratisbonne (Regensburg en allemand) est sujette à des inon­dations fréquentes. Vers 2008, muni­cipalité, ingénieurs, architectes, architectes paysagistes et citoyens se sont alliés pour remédier à la situation. Le résultat de leur collaboration est à la fois convivial et efficace : une dalle blanche organisée en paliers se fond dans le paysage pour donner naissance à un nouvel espace public longeant le rivage. Une solution bien plus inspirée que le projet d’endiguement de la rivière préalablement imaginé !

Bien planifier et bien construire en tablant sur une mise en réseau des acteurs du bâti et une sensibilisation accrue des citoyens, voilà le credo de la Baukultur. Cette approche fait le lien entre des exigences architecturales élevées et la prise en considération des aspects sociaux, économiques et écologiques dans leur ensemble. Elle englobe aussi une dimension émotionnelle et esthétique. Le but : façonner un environnement où il fait bon vivre.

Légèrement à la traîne de leurs voisins européens, l’Allemagne et la Suisse misent sur la Baukultur pour rattraper le peloton des États ayant adopté des politiques de l’architecture. Ayant érigé la construction au rang d’un acte culturel, ces deux pays cherchent à rallier sous cette vision les acteurs concernés dans tous les domaines et à tous les échelons, du local au fédéral.

« Le phénomène n’est pas nouveau, mais, depuis une dizaine d’années, la Baukultur connaît une popularité croissante en Allemagne, car les pouvoirs publics commencent à comprendre qu’il est rentable d’investir dans l’architecture de qualité », s’enthousiasme Lars-Christian Uhlig, directeur de la Fondation fédérale pour la culture du bâti (Bundesstiftung Baukultur). Celui-ci ajoute que la bonne santé financière de son pays pèse évidemment dans la balance. Cependant, prospérité ne rime pas forcément avec qualité : chez les voisins suisses, il a fallu batailler davantage pour imposer cette culture du bâti dans les mentalités.


À l’heure suisse

En Suisse, la Baukultur a toujours eu ce petit côté nostalgique lié à la protection et à la conservation de réalisations anciennes, à l’exclusion des créations récentes. Vers le début des années 2000, des organisations professionnelles du domaine du bâti se sont mises à faire pression auprès du gouvernement pour qu’on accélère la prise de conscience de la valeur du patrimoine contemporain, sans grand succès.

Le premier tournant survient en 2010, lorsque Claudia Schwalfenberg entre en jeu sur la scène helvète, après un début de carrière en Allemagne. Nommée chargée de la Baukultur au sein de la Société suisse des ingénieurs et des architectes (SIA), elle s’inspire de démarches lancées dans les autres pays européens pour insuffler la création d’une Table ronde sur la culture bâtie en Suisse réunissant une poignée d’associations du milieu de l’aménagement. De leurs discussions naîtra un manifeste, publié l’année suivante et signé par une vaste alliance de spécialistes de la construction, du génie et de l’environnement, à laquelle s’ajoutent des organisations culturelles, économiques et politiques. Le texte demande entre autres d’élaborer une stratégie globale pour généraliser la culture du bâti dans des secteurs autres que la culture.

Parallèlement, les membres de la Table invitent chaque année des parlementaires à visiter des réalisations exemplaires, comme la tour Roche de Bâle conçue par Herzog & de Meuron ou encore la transformation du Musée olympique de Lausanne pensée par l’architecte Doris Wälchli. La démarche donne de bons résultats puisque, en juin 2015, le Parlement reprend le manifeste dans son Message culture 2016-2020. Concrètement, il est prévu d’élaborer une stratégie interministérielle pour le bâti, placée sous la houlette de l’Office fédéral de la culture. Quatre grands axes d’action ont déjà été définis, à savoir : l’organisation du territoire, la production de bâtiments, la formation et la communication. « Les premiers jalons sont lancés, mais les contours restent encore relativement flous et abstraits », note Claudia Schwalfenberg dans le dernier numéro de TRACÉS, l’une des revues publiées par la SIA.


La méthode douce

En Allemagne, le premier sursaut se produit dès les années 1990, alors que la dérégulation des marchés fait décliner la qualité des constructions. La grogne monte chez les architectes, qui lancent un cri d’alarme : l’environnement bâti est un patrimoine précieux qui ne peut être assujetti à la seule loi du marché, et toutes les parties prenantes ont leur part de responsabilité. Le message est plutôt bien reçu, car les maîtres d’ouvrage privés comprennent qu’il en va de la valeur à long terme de leurs investissements. Les pouvoirs publics, quant à eux, se rendent compte qu’ils peuvent contribuer à créer des villes au caractère singulier et à faire naître une identité locale et nationale. Ainsi, pour dresser un état des lieux et susciter des discussions sur la place publique, la campagne Architektur und Baukultur est lancée à l’automne 2000 par les ministères fédéraux des Constructions et de la Culture, avec l’appui des organisations rassemblant les architectes, les ingénieurs et d’autres partenaires.

Le hic : en Allemagne, les compétences dans les domaines de la construction et de la culture ne relèvent pas du gouvernement fédéral, mais des länder, sorte d’équivalents de nos gouverne­ments provinciaux. Pas moyen, donc, d’élaborer une loi ou de se greffer à un ministère comme commencent à le faire les voisins européens !

La pirouette est trouvée à l’automne 2007 avec la création de la Fondation fédérale pour la culture du bâti. Non exécutive, sa mission est de promouvoir le débat public sur la Baukultur et de sensibiliser la population à la qualité de l’environnement bâti par ses événements, ses collaborations et ses publications. « Ce statut plus ou moins indépendant nous assure un lien étroit avec le gouvernement et le Parlement, qui examinent toutes nos recommandations. Le revers de la médaille, c’est que nous n’échappons pas aux querelles politiciennes », admet Lars-Christian Uhlig, qui explique que même si tout le monde s’entendait sur le bien-fondé de la Baukultur, il a fallu attendre un renversement de gouvernement pour que la Fondation voie le jour.

Pour le directeur, le succès de la Baukultur tient beaucoup à son interdisciplinarité et à la quantité de ses parties prenantes. Ainsi, le nombre des comités d’experts qui assistent les communes afin d’accroître la qualité architecturale de projets privés est passé de 13, en 1983, à 98, aujourd’hui, sur l’ensemble du territoire. En outre, depuis 2011, des projets pilotes permettent aux petites municipalités disposant de moins de ressources de bénéficier de l’expertise de comités itinérants ou temporaires.

La mise en réseau de plus en plus systématique commence à porter ses fruits. Lars-Christian Uhlig cite la conversion, à Weimar, d’une base militaire offrant désormais 90 maisons familiales abordables, toutes différentes les unes des autres et pas plus coûteuses que les tours de logements sociaux. Il mentionne également le projet pilote Architecture et tourisme, par lequel investisseurs, bâtisseurs et pouvoirs publics proposent aux villes et aux régions d’adopter le label Baukultur.

« Quand on dispose d’une loi, on peut contraindre et insister. Avec les recommandations, les mises en réseau, les ateliers et une présence partout sur le territoire, notre méthode est plus douce, mais elle agit plus en profondeur », analyse Lars-Christian Uhlig.


Garder le cap

Où s’arrêtera le champ d’action de la Baukultur ? La Fondation souhaite que le gouvernement prévoie des budgets pour évaluer les projets construits et couvrir d’éventuels travaux correctifs.

Du côté de la Suisse, parallèlement à l’élaboration de la stratégie fédérale, la SIA a proposé des mesures concrètes de sensibilisation à la culture bâtie : création d’un prix fédéral pour la culture du bâti contemporaine, incitation des donneurs d’ouvrage publics et privés à tenir des concours et organisation de projets pilotes s’adressant au grand public. Parmi ces derniers, citons Swiss Square, une application gratuite pour téléphone intelligent qui permet à l’utilisateur de jongler avec le patrimoine ancien et contemporain des places suisses grâce à la réalité augmentée.

Une dose de virtuel pour implanter cette culture du bâti de façon toujours plus réelle.