Esquisses, vol. 28, no 4, hiver 2017-2018

Dan Hanganu, 1939-2017Un modèle d’inspiration

Bibliothèque Monique-Corriveau, Québec, Dan Hanganu + Côté Leahy Cardas architectes
Photo: Stéphane Groleau

Par la qualité et la richesse de son œuvre, Dan Hanganu continuera d’influencer l’architecture québécoise, estiment ses pairs. Souvenirs croisés.

Martine Roux

En 1987, lorsqu’il a cogné à la porte de Dan Hanganu avec deux autres jeunes diplômés en architecture, Gilles Prud’homme n’imaginait pas travailler ailleurs. « À nos yeux, c’était à l’époque le seul bureau intéressant à Montréal. Tout le monde faisait du post-moderne. Hanganu, lui, faisait des projets contemporains, modernes, pleins de lumière. »

Le 5 octobre dernier, le petit noyau de collaborateurs de la firme Dan Hanganu architectes s’est retrouvé orphelin, leur mentor ayant été emporté subitement à 78 ans. Mais son legs demeure. « Hanganu, c’était une école. Avec lui, on innovait sans cesse. Il nous amenait à nous questionner constamment sur un projet ou sur notre pratique. »

Arrivé à Montréal au début des années 1970 après avoir étudié et enseigné l’architecture dans sa Roumanie natale, Dan Sergiu Hanganu a d’abord eu du mal à décrocher des contrats, raconte son amie Odile Hénault, critique d’architecture et ex-présidente de l’Ordre. Au tournant des années 2000, il se fait remarquer avec les Habitations de Gaspé, à L’Île-des-Sœurs, une série de maisons en rangée qui se distinguent par des aires ouvertes et une abondance de lumière naturelle. « Il arrivait à profiter au maximum de ce type de maisons étroites pour créer des espaces joyeux et aérés. En cela, il a vraiment transformé l’habitation. »

Le projet catapulte sa carrière et capte notamment l’attention de l’architecte, critique et historien d’origine britannique Kenneth Frampton, qui l’invite à New York. « Il a vu son potentiel, poursuit Odile Hénault. Il reconnaissait son talent et l’exubérance de son design. À partir de là, Hanganu a commencé à prendre confiance. »

L’homme derrière l’architecte

On connaît la suite : Centre de design de l’UQAM, Théâtre du Nouveau-Monde, église abbatiale de Saint-Benoît-du-Lac, Musée Pointe-à-Callière, HEC Montréal, L’Anglicane de Lévis… Au cours de la décennie 1990, la griffe Hanganu s’impose au Québec. La prolifique production de son bureau génère aussi de petits bijoux moins fréquemment cités, telle la bibliothèque de droit de McGill, « un bâtiment splendide », dit France Vanlaethem, auteure et professeure émérite à l’École de design de l’UQAM.

Dan Hanganu a enrichi la tradition moderne à une époque où la plupart de ses pairs n’en avaient que pour le post-modernisme, soutient-elle. « Il y avait un langage, une continuité remarquable dans ses projets. Il réalisait une architecture de qualité avec une forte signature. C’était un architecte exceptionnel. »

Il vouait un grand respect aux usages et aux usagers, notent tous ses anciens collaborateurs.
« Il voulait donner un sens civique à chaque projet », se souvient Gilles Prud’homme.

Ce fut notamment le cas pour HEC Montréal, affirme Michel Bourassa, architecte associé chez Jodoin Lamarre Pratte, qui a réalisé le projet en consortium avec Dan Hanganu architectes. Même si son architecture a suscité la controverse, ayant remporté à la fois un prix citron et un prix d’excellence, le bâtiment n’en recèle pas moins une foule de petites attentions. « Hanganu utilisait le moindre espace pour améliorer le bien-être des étudiants, au-delà des exigences du programme fonctionnel et technique : une petite salle de rencontre, un bout de corridor aménagé en espace de travail. Il était très inventif. »

Associée chez Provencher Roy, l’architecte Marie-Claude Lambert a côtoyé Hanganu dans le contexte de consortiums pour la réalisation du Centre d’archives de Montréal et de projets liés au Musée Pointe-à-Callière (le pavillon de la Maison-des-Marins et le Fort de Ville-Marie). « Pour lui, construire était un acte social. Il tenait beaucoup à ce que les Montréalais s’approprient le Fort de Ville-Marie, le premier bâtiment de Montréal. Il voulait faire en sorte que les usagers vivent une expérience à travers l’architecture, notamment en leur permettant d’admirer les vestiges du site depuis la rue. »

Engagé, jusqu’au chantier

Sa minutie le poussait aussi à prendre le marteau pour fignoler un détail ou une installation. Pendant la construction de l’église abbatiale de Saint-Benoît-du-Lac, il a d’ailleurs posé des briques avec les maçons, raconte Gilles Prud’homme.

Tard un soir sur le chantier de HEC Montréal dont il assurait la surveillance, Michel Bourassa se souvient d’avoir vu l’architecte à l’imposante carrure juché sur un échafaudage : il aidait deux ouvriers à installer le revêtement acoustique au-dessus de la cafétéria afin de lui donner l’allure d’un gros oreiller capitonné, tel qu’il l’avait imaginé. Il a aussi installé certains ornements en façade, ajoute-t-il. « Ça montre jusqu’où allaient son perfectionnisme en design et son raffinement pour ce qui est des détails... »

« Il avait toujours des bottes et un casque de construction dans sa voiture, renchérit Odile Hénault. Il échangeait constamment avec les ouvriers, à l’européenne. Et quand il n’était pas d’accord avec la décision d’un ingénieur, il pouvait lui téléphoner à minuit jusqu’à ce que l’autre cède ! » Son travail était « un mélange de force et de délicatesse », ajoute-t-elle.

Tous ceux qui ont côtoyé Dan Hanganu mentionnent ses innombrables qualités : un homme généreux, loyal, franc, sympathique, passionné... « Comme architecte, il s’engageait à fond dans tous ses projets tout en déléguant plusieurs tâches, dit Marie-Claude Lambert. Il possédait aussi une rare capacité d’émerveillement. Avec lui, il n’y avait pas de demi-mesures. »

Il s’inspirait également beaucoup du lieu, se rappelle-t-elle. « Au début d’un projet, il parcourait le site en marchant jusqu’à ce que l’idée germe dans sa tête. C’était une idée forte, claire, dont il dérogeait rarement par la suite. »

L’Éperon, œuvre phare

Inauguré en 1992 et couronné de récompenses (dont le prix Borduas du gouvernement du Québec), le bâtiment principal de Pointe-à-Callière – ou l’Éperon – constitue l’œuvre la plus aboutie d’Hanganu, estiment toutes les personnes interviewées. « La qualité des espaces, le dialogue avec le contexte : c’est une architecture moderne, mais qui, en même temps, fait revivre l’histoire, notamment grâce à la silhouette de l’ancien bâtiment [détruit en 1951] », dit France Vanlaethem.

L’architecte maintes fois récompensé – il a nommément été fait officier de l’Ordre du Canada ainsi que de l’Ordre national du Québec – continuera d’influencer les générations actuelles et futures grâce à ses œuvres, croit Gilles Prud’homme. « Il a favorisé le développement d’une architecture de qualité. Nous sommes tous porteurs de son héritage. » Le noyau de proches collaborateurs qu’il a formés poursuivra dans le même esprit, mais pas nécessairement sous le nom Dan Hanganu architectes, confie-t-il.

Coup du destin, le 21 octobre, Dan Hanganu architectes et EVOQ Architecture rempor-taient le concours d’architecture pour la rénovation et l’agrandissement de la bibliothèque Maisonneuve, à Montréal, un des derniers projets à passer entre ses mains. « Vous allez le reconnaître dans ce projet », dit l’architecte.

Dan Hanganu aura travaillé jusqu’à la fin. Il avait en quelque sorte prédit son destin, comme en témoigne un entretien avec l’ex-directeur de l’École d’architecture de l’Université McGill, David Covo, publié dans Canadian Architect le 1er mai 2008. « Qu’adviendra-t-il de votre pratique lorsque vous partirez ? » demandait Covo. « Je mourrai avec mes bottes aux pieds », avait répondu Hanganu. 

Hommage en haut lieu

Bibliothèque Monique-Corriveau, Québec, Dan Hanganu + Côté Leahy Cardas architectes
Photo: Stéphane Groleau

Le 25 octobre, dernier, l’Assemblée nationale a adopté une motion saluant la mémoire de Dan Hanganu. Voici ce que les parlementaires ont déclaré à cette occasion :

« Dan Hanganu aimait sortir des sentiers battus et mettre en valeur des matériaux bruts comme le métal et le béton, la structure même des bâtiments. Il a su influencer une nouvelle génération d’architectes qui contribue aujourd’hui à embellir le paysage architectural du Québec. »

— Marie Montpetit, ministre de la Culture et des Communications

« Dan Hanganu savait remodeler le passé de façon respectueuse, il savait s’ouvrir sur l’avenir et tenir compte des utilisateurs des lieux. »

— Agnès Maltais, députée de Taschereau

« Pour lui, l’architecture était l’expression de la culture d’un pays. »

— Claire Samson, députée d’Iberville

« Le Québec devrait s’inspirer de cette œuvre [la bibliothèque Marc-Favreau], de toutes les œuvres de M. Hanganu, parce qu’elles nous rappellent que l’architecture est un art qui touche tout le monde au quotidien. »

— Gabriel Nadeau-Dubois, député de Gouin


 

Honneurs et récompenses 


OAQ

Médaille du Mérite, 2009

Prix d’excellence

• Bibliothèque Monique-Corriveau, Québec (avec Côté Leahy Cardas architectes), 2015

• Pavillon Espace 400e, Québec (avec Côté Leahy Cardas architectes), 2009

• Nouveau campus de l’École des HEC, Montréal, 2000

• Centre d’archives de Montréal (avec Provencher Roy), 2000

• Studio, siège social international du Cirque du Soleil, Montréal, 1998

• Pavillon de design de l’Université du Québec à Montréal, 1996

• Musée Pointe-à-Callière, Montréal, 1993

• Habitations Val-de-l’Anse,L’Île-des-Sœurs, 1991

Projets finalistes, mentions et distinctions des Prix d’excellence

• L’Anglicane de Lévis, 2005

• Église abbatiale Saint-Benoît-du-Lac, 1995

• Habitations Crémazie, Montréal, 1987

• Habitations Quesnel, Montréal, 1984

• Habitations de Gaspé, L’Île-des-Sœurs, 1981

 

IRAC

Médaille d’or de l’IRAC, 2008

Médailles du Gouverneur général en architecture

• Relogement du Centre d’archives de Montréal (avec Provencher Roy et associés architectes), 2002

• Médaille du mérite pour le pavillon de design de l’UQAM, 1999

• Médaille d’excellence pour le Musée d’archéologie et d’histoire Pointe-à-Callière (avec Provencher Roy et associés architectes), 1994