Esquisses, vol. 29, no 1, printemps 2018

Projets inspirantsCélébrer l'espace public

Signer ou sceller et signer des documents constituent des gestes fondamentaux pour l’architecte. C’est pourquoi il importe de les poser selon les règles déontologiques qui leur confèrent toute leur force et tout leur sens. Survol.

Louis Réjean Gagné*

L’architecte signe un document essentiellement pour trois motifs: en identifier l’auteur, le valider et en approuver le contenu. En apposant son sceau sur des plans ou sur un document, il en certifie l’authenticité et indique qu’ils sont complets et qu’ils correspondent aux fins auxquelles ils sont destinés.

Signer ou sceller et signer des documents ne sont pas que des possibilités: ce sont des devoirs. En effet, il est reconnu, en droit disciplinaire, que la présence du sceau et de la signature sur des plans et devis constitue la garantie que c’est bien l’architecte qui en a dirigé la conception du début à la fin et qu’il assume en plus la responsabilité de leur contenu.

Or, il n’est pas toujours évident de déterminer qui doit signer quoi, où et comment. Heureusement, on peut y arriver en se référant à des règles simples et logiques, issues de l’usage et confirmées par la déontologie.

 

Qui

L’architecte qui signe ou qui scelle et signe un document est celui qui «en a une connaissance et une maîtrise globales» (Code de déontologie, art. 29). Autrement dit, c’est celui qui a préparé le document ou qui a dirigé et supervisé une autre personne l’ayant préparé. Il peut s’agir du chargé de projet ou du directeur de projet, qu’il soit patron ou employé.

Bien que l’usage, chez les architectes, veuille que les patrons scellent et signent, alors que les employés ne font que signer, les employés sont couverts en responsabilité par l’assurance du bureau. Ainsi, un employé chargé de projet peut très bien sceller et signer des plans. D’ailleurs, le seul statut de patron ne permet pas de signer ou de sceller et signer un document si on n’a pas suivi le développement du projet. Un doute? Posez-vous ces questions: qui connaît le dossier à fond? Qui a dirigé (organisé) et supervisé (contrôlé) le travail? Qui pourrait répondre aux questions en cas de litige?

Signature conjointe

Il peut arriver que plusieurs architectes – un patron et son employé par exemple – aient la responsabilité de la conception ou de la préparation d’un document et qu’ils aient dirigé et supervisé le travail. Dans ce cas, il leur est possible de signer ou de sceller et signer conjointement un document.

Cela peut même être requis en cas d’association entre plusieurs bureaux ou de coentreprises. Il faut alors prévoir le partage des tâches dans la convention entre architectes, de même que la couverture adéquate en assurance responsabilité.

Plusieurs professionnels de différentes disciplines peuvent également signer conjointement un document. Ici, le principe de séparation prévaut, selon la discipline de chacun. Ainsi, pour les rapports d’expertise, il convient d’indiquer, en introduction par exemple, qui a fait quoi dans le rapport, voire de scinder ses parties selon le rédacteur, avant de les sceller et de les signer. En ce qui concerne les documents de conception, la bonne pratique consiste à préparer des plans et devis séparés, donc à sceller et signer séparément (voir «Dessins d’ingénieur: Rester dans ses plates-bandes», Esquisses, vol. 29, no 1, printemps 2018, p. 48).

 

Crosstown Concourse, Memphis

Crosstown Concours, Menphis (Tennessee), DIALOG
Photos : Jamie Harmon

Au centre de Memphis, au Tennessee, un ancien magasin Sears de style Art déco a été revampé et transformé en espace multifonctionnel. Remis en service en août 2017, il comprend notamment un théâtre de 500 places, des commerces, 270 résidences et une école.

Cet immense bâtiment de 139 300 m2 bâti en 1927 a été au cœur de l’économie de Memphis avant d’être abandonné pendant 20 ans. Avant sa réhabilitation, amorcée au début de 2015, son enveloppe extérieure était en bon état, mais tout l’intérieur était détérioré. C’est l’architecte Alan Boniface, associé de la firme DIALOG, de Vancouver, qui s’est vu confier la mission d’imaginer son avenir.

« L’objectif était de créer un village vertical, accueillant et ouvert à tous », relate Todd Richardson, directeur général du Crosstown Concourse. C’est pourquoi la surface de plancher a été réduite à 102 200 m2 pour faire place à trois atriums et à trois puits de lumière et, ainsi, inonder le cœur du bâtiment de lumière naturelle. Comme il s’agit d’un édifice patrimonial classé, la façade et les fenêtres ont été restaurées dans le style d’origine ou de manière similaire. « Tous les plans ont dû être approuvés au préalable par le National Park Service [organisme américain qui voit à la préservation du patrimoine architectural] », ajoute Todd Richardson.

Cette restauration répond par ailleurs à de strictes normes environnementales. Ainsi, les 3200 nouvelles fenêtres du bâtiment ont une efficacité énergétique deux fois supérieure à celles d’une résidence moyenne.

Mais le plus grand mérite du Crosstown Concourse est d’avoir revitalisé le centre-ville de Memphis en créant 500 nouveaux emplois. De plus, 3000 personnes y circulent chaque jour.

Marché de la Station Baltique, Tallinn

Marché de la station Baltique, Tallinn, Estonie, KOKO architects
Photo : KOKO architects et Tõnu Tunnel

À Tallinn, en Estonie, la rénovation d’un marché public dans le respect de son histoire en a fait un endroit très fréquenté et apprécié des résidents et des touristes. Le lieu profite en outre d’un emplacement idéal, proche d’une gare multimodale et du centre-ville.

Ancien entrepôt construit en 1870, le marché de la station Baltique (Balti jaama turg) remplit sa vocation actuelle depuis 1993. Jusqu’à récemment, il faisait figure de relique de l’ère soviétique. L’architecte Lembit-Kaur Stöör, qui en a signé la réhabilitation en 2016, le qualifiait même de « parc thématique ». « Notre plus grand défi était de mettre le bâtiment au goût du jour tout en valorisant son architecture d’origine et sa fonction commerciale », dit-il. 

Selon l’architecte, pendant des années, il a été question de remplacer ce marché par un plus grand espace commercial, mais la population locale s’y opposait fermement. Puis, en 2014, le lieu a été vendu. Le nouveau propriétaire a finalement entrepris de le rénover en prenant en considération les besoins des citadins, qui souhaitaient un projet plus modeste et respectueux du passé.

Les travaux ont été menés dans le souci de mettre en valeur les détails patrimoniaux existants et d’éviter le recours au pastiche. L’apport de lumière naturelle par l’insertion de panneaux de verre dans la toiture confère au lieu un attrait contemporain.

Le rez-de-chaussée accueille notamment des antiquaires et des braderies. Des restaurants, des bars et des boutiques de vêtements se sont installés à l’étage. Le résultat a fait mouche puisque, durant la semaine de sa réouverture, le marché a attiré 230 000 visiteurs.

Kiosque éphémère Ukio

Kiosque Ukio, Bebetools
Photo : Brice Bignami

Faire passer les marques du monde virtuel au monde réel. Tel est le leitmotiv de l’architecte Benjamin Cabut, coconcepteur du kiosque éphémère Ukio.

Malgré la popularité du commerce en ligne, Benjamin Cabut, de la firme Bebetools en France, croit que les marques ont besoin de présence physique. C’est ce qui lui a inspiré en 2016 un concept de kiosque éphémère baptisé Ukio. Il est possible d’acheter (pour 80 000 $) ou de louer (pour 3000 $ à 4500 $ par semaine) cette installation qui se monte en moins d’une heure. La formule s’adresse aux entrepreneurs du Web qui ne souhaitent pas avoir pignon sur rue dans l’immédiat. « Les conteneurs maritimes jouent le même rôle, mais notre produit offre un design plus recherché et convient mieux aux commerçants qui veulent se donner une image distinctive », affirme le concepteur.

La structure permet de présenter des produits sur 360 degrés grâce à des ouvertures à l’avant, à l’arrière et sur les côtés. « La coque télescopique s’ouvre et se ferme selon le désir du commerçant. »

La formule est déjà présente dans le centre-ville de Saint-Étienne, en France, et Benjamin Cabut multiplie les contacts pour l’implanter ici. « On espère avoir des kiosques Ukio dès l’été prochain à Montréal », dit-il.

Essentiel Lifestore, Marseille

Restaurant et boutique Essentiel Lifestore, Marseille, Rémy Marciano Architecte
Photo : Takuji Shimmura

Entrepôts construits au 19e siècle sur le flanc d’une cathédrale, les voûtes de La Major à Marseille ont été condamnées pendant près de 50 ans. En août 2017, on y inaugurait une boutique, un restaurant et un centre de soins sous l’enseigne Essentiel Lifestore. 

Le site se trouve dans une zone auparavant coupée de la ville et enclavée par une autoroute. D’une superficie de 480 hectares, elle a fait l’objet de la plus grande opération de rénovation urbaine d’Europe du Sud, appelée Euroméditerranée.

L’aménagement d’Essentiel Lifestore a été conçu par l’architecte Rémy Marciano. « Il fallait s’approprier le lieu sans l’effacer, dit-il. Nous avons donc conservé toutes les traces de l’histoire du lieu, travaux, transfor-mation, patine, etc. De cette histoire, ces marques et ces traces, on tire une force et une poésie. Nous avons imaginé l’espace comme une rencontre entre des éléments déjà présents et des éléments naturels ajoutés, comme des troncs d’arbres, qui créent une frontière franchissable entre la partie restaurant et la partie boutique, où se trouve un ciel étoilé fait d’ampoules, imitant une atmosphère chaude de fin de journée. »

L’architecte devait aussi répondre à l’ambition de sa cliente, Claire Grolleau, locataire de l’endroit, qui souhaitait faire la promotion de saines habitudes de vie. Il a donc privilégié le recours à des matériaux sains, comme le bois, au lieu du placoplâtre. « Il fallait créer un lieu où on se sent bien, en lien avec l’essentiel. » Et l’essentiel, c’est aussi s’inscrire dans la continuité.