Esquisses, vol. 30, no 4, hiver 2019-2020

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L’école comme terrain de jeu

L’école Kalvebod Fælled, Copenhague
(Danemark), Lundgaard & Tranberg Arkitekter
Photo : Julie Corbeil et Charles Messier

À Copenhague, au Danemark, des architectes ont conçu une école qui met l’accent sur l’activité physique et le mouvement spontané. L’école Kalvebod Fælled est la première du genre à être construite dans la capitale danoise depuis la réforme de l’éducation de 2014, qui exigeait des établissements publics que leurs élèves soient plus actifs. Visite guidée.

Par Julie Corbeil et Charles Messier

À deux pas des pâturages de vaches, de cerfs et de chevaux, des enfants s’amusent à courir autour de l’école Kalvebod Fælled, un robuste bâtiment circulaire qui brille avec sa façade d’aluminium. Inauguré en 2018 et érigé dans le parc naturel du même nom, l’établissement bénéficie de ce décor paisible et rural alors qu’il n’est situé qu’à 25 minutes à vélo du centre-ville de Copenhague. Pour l’instant, 450 jeunes habitants du quartier Ørestad s’y rendent tous les matins, mais ils seront bientôt 750 élèves du primaire et du secondaire à s’y côtoyer. Découvrir ce bâtiment, c’est ouvrir une porte sur la philosophie danoise qui encourage le jeu libre chez les enfants.

La proximité du site avec la nature a été accueillie comme un cadeau par l’équipe chargée de la conception du projet au sein de la firme d’architectes Lundgaard & Tranberg. « Au Danemark, nous considérons l’interaction avec la nature comme essentielle au bien-être des enfants et des adultes, explique l’architecte Anita Lindholm Krak, qui faisait partie de cette équipe. L’absence de clôture autour de la cour d’école était une contrainte de la Municipalité, qui souhaite rendre les écoles plus accessibles aux citoyens du quartier. Nous en avons profité pour fusionner l’aire de jeu avec la nature environnante. »

Une école sans frontières

L’aménagement extérieur, conçu en collaboration avec des architectes paysagistes de la firme BOGL, s’inspire des champs vallonnés qui entourent l’établissement. Plusieurs îlots d’arbres encerclent des trampolines, des toboggans et des modules de jeu.

Mis à part les clôtures qui, pour des raisons de sécurité, s’élèvent derrière les buts du terrain de soccer, la cour d’école est complètement ouverte sur la nature. Cette configuration exige une grande vigilance de la part des surveillants, mais comporte plus d’avantages que d’inconvénients, selon la directrice de l’établissement, Maria Bælum Mauria. Elle explique qu’après les classes, les enfants restent à jouer sur les terrains de l’école, où leurs parents viennent les rejoindre. Des équipes de soccer se constituent et s’affrontent. « La cour d’école est maintenant un atout pour tout le quartier, et les gens l’utilisent à toute heure de la journée », souligne l’architecte Anita Lindholm Krak.

La volonté des municipalités danoises d’ouvrir davantage les établissements scolaires à une variété d’usages communautaires s’est progressivement imposée dans la conception des écoles. L’école Kalvebod Fælled permet par exemple aux habitants du quartier d’utiliser sa cafétéria, son gymnase et ses salles de réunion après les heures de classe, une pratique répandue au pays, selon Maria Bælum Mauria. « Les écoles deviennent les nouveaux centres communautaires, renchérit l’architecte Anita Lindholm Krak. En les rendant multifonctionnelles, on renforce l’esprit communautaire au sein des villes. C’est aussi un moyen d’économiser de l’espace et de l’argent : si une école sert de bibliothèque publique, cela libère des ressources ailleurs. »

Nature intérieure

Qu’on soit un élève, un membre du personnel ou un résident du quartier, on doit se déchausser avant d’entrer et de fouler le plancher de béton poli et moucheté de l’école Kalvebod Fælled. « Nous voulions que les cours puissent se donner n’importe où, aussi bien dans les salles de classe que sur le sol des couloirs ou même dans les escaliers, dit la directrice de l’établissement. Pour ça, il nous fallait une école propre en tout temps ! »

Les murs et le mobilier en placage de pin rappellent la nature environnante. L’architecte Anita Lindholm Krak explique que l’utilisation de matériaux naturels qui vieillissent bien était importante pour son équipe.

Autre particularité : des alcôves aménagées dans les murs des corridors peuvent accueillir deux élèves à la fois, leur permettant de se retirer du groupe pour se concentrer sur un projet particulier.

Quant aux salles de classe, chacune profite d’une généreuse vue sur la campagne avoisinante. La lumière naturelle se fraie un chemin jusque dans les corridors. L’éclairage artificiel est si peu employé qu’il semble inexistant. « L’accès à une lumière du jour abondante et la possibilité de bouger pendant la journée ont des bienfaits scientifiquement prouvés sur le processus d’apprentissage », souligne Anita Lindholm Krak.

Apprendre en bougeant

Selon l’architecte, la forme circulaire du bâtiment incite au mouvement de manière instinctive. Pour sa part, la directrice se réjouit de voir ses élèves sauter et grimper un peu partout. « Nous avons peu de règles balisant ce que les enfants peuvent faire ou ne pas faire, dit Maria Bælum Mauria. Ils en profitent donc pour courir dans les corridors, s’asseoir sur les tables… Nous voulons qu’ils exercent non seulement leur tête en classe, mais tout leur corps. »

La pièce maîtresse de l’école Kalvebod Fælled est un imposant gymnase vitré autour duquel se déploient cinq étages de salles de classe, de bureaux, de laboratoires et de salles multifonctionnelles. Il peut être vu de partout. « En raison de sa visibilité marquée, ce gymnase est un rappel constant de la possibilité du mouvement spontané, explique l’architecte Anita Lindholm Krak. Les élèves peuvent observer ce qui s’y passe et être incités à reproduire les mouvements dans la journée. » 

L’importance du mouvement est aussi le message lancé à ceux qui souhaitent se joindre à l’équipe d’enseignants. Au cours du processus d’embauche, ils doivent démontrer leurs compétences dans plusieurs disciplines physiques (soccer, basketball, yoga, etc.) et les intégrer à leurs cours. Pourquoi ne pas apprendre à compter en sautant à la corde  ? « Nous voulons que le mouvement et le sport fassent partie de tous les cours, même d’anglais et de mathématiques », lance fièrement la directrice.

La réforme danoise de l’éducation est toutefois lente à se déployer à l’échelle du pays, car les salles de classe traditionnelles ne sont souvent pas adaptées au mouvement. La directrice de l’école Kalvebod Fælled déplore également que les enseignants danois ne soient pas suffisamment formés pour appliquer les mesures visant à encourager l’activité physique. Après un an dans sa nouvelle école, elle ne voit pour sa part que du positif à l’instauration du programme. « Nos enfants sont heureux ici ! Et moi, je considère que j’ai le meilleur emploi du monde ! »