Esquisses, vol. 28, no 1, printemps 2017

Retour sur Habitat IIIArchitectes des villes futures

Projet d’habitation Villa Verde, – concept de la « demi-maison de qualité » –,
Constitución, Chili, ELEMENTAL
Photo : ELEMENTAL

De quelle urbanisation le monde a-t-il besoin ? En octobre dernier, l’ONU a adopté un programme repensé pour le développement durable des villes de demain. Portrait de ce « Nouvel agenda urbain » et des responsables de sa mise en œuvre.

Bruno Demers 

Habitat III n’est ni un salon de l’habitation 3.0 ni une version antérieure de l’ensemble Habitat 67 de Moshe Safdie. Il s’agit du troisième sommet mondial de l’ONU sur le logement et les établissements humains, qui s’est tenu à Quito du 17 au 20 octobre dernier. L’évènement a réuni 30 000 participants – délégués gouvernementaux, professionnels, chercheurs et autres – intéressés par les nombreux thèmes des quelque 1000 activités au programme : accès à l’eau, développement rural, design urbain, sécurité alimentaire, inégalités socioéconomiques, reconstructions après les catastrophes, changements climatiques, transports, migrations, logement abordable, villes intelligentes… L’enjeu de l’« habitat » y était abordé dans son sens le plus large, soit l’ensemble des conditions qui rendent possibles l’existence et l’épanouissement des collectivités.
 

Le Nouvel agenda urbain

Pour l’ONU, l’objectif était de renouveler son plan d’action pour des établissements humains durables. En 1976, le premier sommet, Habitat I à Vancouver, était né d’un constat : le rythme alarmant de l’urbanisation et de la détérioration des milieux de vie à l’échelle planétaire menaçait les droits de la personne et plusieurs populations, surtout dans les pays du Sud. En 1996, à Istanbul, Habitat II a donné naissance à un premier plan d’action, Programme pour l’habitat, et à une agence pour superviser sa mise en œuvre : ONU-Habitat. Deux décennies plus tard, devant une population mondiale toujours croissante et devenue majoritairement citadine, Habitat III a récidivé avec un Nouveau programme pour les villes. Popularisé sous l’appellation de « Nouvel agenda urbain (NAU) », il est la conclusion d’une consultation auprès de la société civile et de plusieurs rencontres thématiques préparatoires, incluant celle sur les aires métropolitaines tenue à Montréal en octobre 2015. ‘

Le NAU redéfinit les orientations internationales du développement urbain durable pour les 20 prochaines années. Il s’agit d’une première tentative de traduire, dans un secteur donné, des ententes internationales récentes, telles que l’Accord de Paris sur le climat et les nouveaux objectifs de développement durable de l’ONU. Le texte adopté a suscité des insatisfactions, mais les parties prenantes (représentants de la société civile, instances de l’ONU, États, etc.) s’entendent dans l’ensemble quant à ses avancées. Au premier chef, il offre à ces dernières un langage commun pour aborder l’urbanisation. Le texte de 175 paragraphes promeut un développement urbain équitable, inclusif, participatif, centré sur les gens et sensible aux différents groupes sociaux. Il reconnaît aussi les établissements humains informels – agglomérations sauvages, bidonvilles, campements de réfugiés – comme un problème mondial prioritaire. Soumis à la pauvreté et à de grandes inégalités, ces milieux hébergent plus d’un milliard d’habitants et rappellent que, pour plusieurs, un développement urbain « durable » commence par des conditions de vie dignes et décentes.
 

L’architecture au programme

L’architecture a tenu une place importante dans cette grand-messe des villes durables. Aux côtés d’une centaine d’associations de professionnels de l’environnement bâti, l’Union internationale des architectes (UIA) a participé à l’élaboration du NAU. L’architecte bangladais Ishtiaque Zahir Titas, représentant de l’UIA auprès d’ONU-Habitat, a pris la parole en leur nom lors d’une plénière officielle. Il s’est réjoui que les professionnels soient évoqués à de nombreuses reprises dans le texte du NAU et a insisté sur quatre stratégies-clés qui pourront les aider à le concrétiser : 1) Établir des partenariats directement avec les populations; 2) Revitaliser les quartiers informels pour en faire des moteurs d’emploi et de prospérité; 3) Renforcer les capacités des collectivités et le transfert de connaissances sur tous les plans, pour accroître les processus participatifs et la collecte de données par la base; 4) Créer davantage de laboratoires urbains, pour communiquer les meilleures solutions mises au point par le milieu de la recherche et les institutions internationales.

Habitat III a permis de montrer que de telles idées sont déjà applicables. Des expositions offraient une vitrine aux meilleures solutions de design, qu’il s’agisse de maisons en bambou ou d’outils numériques interactifs. Le Collège d’architecture de l’Équateur a pour sa part présenté les résultats de CIU-Habitat, un concours international qui cherchait des stratégies d’habitation résilientes pour trois communautés équatoriennes vulnérables, localisées en zone côtière, volcanique et métropolitaine. Grand conférencier inaugural du sommet, l’architecte chilien Alejandro Aravena a quant à lui expliqué le concept de la « demi-maison de qualité », qui lui a valu le prix Pritzker en 2016. L’idée consiste pour l’État à financer, à moitié prix, de nombreuses habitations abordables, fonctionnelles, mais incomplètes, que les familles à faible revenu peuvent compléter à leur image et selon leurs besoins.

Maintes publications se réclamant du changement de paradigme souhaité par le NAU ont été lancées sur place. Ainsi l’UNESCO a rendu public son rapport mondial Culture : futur urbain, qui explique le rôle du patrimoine architectural dans l’essor culturel et économique des villes. Un autre document remarquable, les Quito Papers, a été présenté. Démarche de Joan Clos, ancien maire de Barcelone et directeur d’ONU-Habitat, ce manifeste antifonctionnaliste s’emploie à déboulonner la Charte d’Athènes, chère à Le Corbusier, dont l’approche aura marqué l’aménagement urbain jusqu’à aujourd’hui. Tout architecte ou urbaniste prêt à repenser sa pratique à l’aune des enjeux les plus pressants de l’habitat et du développement durable devrait prendre connaissance de ce document, qui sera publié sous peu.

Villes et régions au front

Projet d’habitation Villa Verde, – concept de la « demi-maison de qualité » –,
Constitución, Chili, ELEMENTAL
Photo : ELEMENTAL

Les architectes des futures villes vertes et ouvertes ne seront pas que des professionnels. Le NAU exigera une collaboration sans précédent de toutes les parties prenantes, à commencer par les autorités nationales, régionales et municipales. À cet égard, la mobilisation des réseaux municipaux, commencée à la COP21, a porté ses fruits puisque les villes ont pu voir leurs revendications, comme la reconnaissance de leur légitimité et la décentralisation du pouvoir, incluses dans le NAU. Le plus grand réseau, Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), concluait la veille d’Habitat III une rencontre mondiale spéciale à l’issue de laquelle les maires présents se sont rendus à l’ouverture du sommet pour s’adresser aux dirigeants du monde et leur présenter une déclaration commune. « Les villes feront une différence au 21e siècle, et les États doivent comprendre que nous sommes des autorités légitimes », a par exemple affirmé Denis Coderre, maire de Montréal et président de Metropolis, l’association internationale des métropoles, lors de son allocution sur place.

Reste à savoir comment passer de la théorie à la pratique. Chaque pays parviendra-t-il à harmoniser ses politiques et à créer sa propre adaptation du NAU ? Des États et régions montrent déjà l’exemple, à commencer par la Catalogne, qui s’est engagée durant Habitat III à être le premier terrain d’essai du programme onusien. Distribuant à son kiosque la version bêta de son « Catalunya New Urban Agenda », la communauté autonome d’Espagne adoptera bientôt un ensemble intégré de mesures législatives territoriales, urbanistiques et résidentielles centré sur le recyclage urbain et renforcé d’une nouvelle loi sur la qualité de l’architecture. Un leadership exemplaire qui pourra certainement inspirer le Québec.